— Elle fait nos lits cent fois mieux que l’ancienne domestique édentée de la maison.
— Je ne sais en vérité pas comment elle vit ; elle ne nous coûte rien.
— Oui, mais nous nous sommes arrangés de manière à lui assurer cependant un petit sort. Il est convenu que chacun de nous lui donnera six francs par mois… sur nos épargnes. Le superflu des riches doit être consacré au nécessaire des pauvres.
— Vous me permettrez aussi, je l’espère bien, messieurs, de joindre ma quote-part au fonds commun destiné à l’entretien de Juliette !
En ce moment-là Juliette rentra ; elle ne parut pas avoir entendu les derniers mots qui la concernaient ; mais je crus m’apercevoir cependant qu’elle n’avait plus son air boudeur, en élevant sur moi ses deux yeux bleus, limpides et purs comme les yeux de l’innocence.
Lapérelle, après m’avoir fait un signe, comme pour me donner à entendre qu’il fallait changer de conversation en présence de la petite, m’adressa ces paroles d’initiation :
« Mon cher Édouard, toutes les fois que tu nous feras le plaisir de venir nous visiter, et le plus souvent ne sera que le mieux, tu trouveras chez nous place au feu et à la table, et ta pipe suspendue au milieu des nôtres. Ce sera le calumet de l’amitié et l’emblème de la communauté de biens et de plaisirs sous l’empire de laquelle nous vivons ici. Juliette, vous reconnaîtrez monsieur pour un des sociétaires, et comme tel je vous engage à lui faire en tout temps le meilleur accueil qu’il vous sera possible. »
Juliette leva encore sur moi ses deux grands yeux : un demi-sourire timide et bienveillant anima ses lèvres un peu pâles, et tout fut dit.
Deux ou trois de mes aspirans se placèrent en travers sur les deux petits lits en continuant la conversation qui commençait un peu à languir, depuis que les huit verres de liqueur avaient été vidés. Les deux bouts de chandelle qu’on avait allumés pour donner plus de solennité à ma réception se trouvaient presque consumés, la cloche de la retraite se faisait déjà entendre en ville ; je pensai qu’il était temps de laisser là mes amis et de me retirer chez moi. Je saluai la société, et mon confrère Mathias, après avoir pris son chapeau et avoir prévenu Juliette qu’il rentrerait dans un quart d’heure, vint me reconduire jusqu’à mon domicile.
Très-peu de jours après mon introduction dans le cercle des aspirans, je me trouvai installé parmi eux comme si depuis un an j’eusse cultivé la société au sein de laquelle ils avaient bien voulu m’admettre. Ma pipe, comme me l’avait annoncé le président Lapérelle, prit rang au nombre de celles des fondateurs. Il ne se buvait pas une bouteille de bière ou un verre de punch en famille, sans que mon verre n’allât se mêler à celui de tous mes joyeux amis. Juliette qui, à ma première apparition, avait semblé me voir avec une certaine répugnance surgir au milieu du cercle dont elle était la reine, commença à me traiter avec la bienveillance qu’elle étendait à peu près également à tous les habitués du logis. C’était aussi une si bonne petite créature ! et je crois même sans trop me flatter qu’il lui fallut très-peu de temps pour m’accorder une confiance que ne lui avaient pas inspirée au même degré mes autres collègues. Quelques-uns d’entr’eux crurent même bientôt remarquer qu’elle comptait avec impatience les jours où le service que je faisais à bord de mon vaisseau, m’empêchait de venir passer mon temps auprès d’elle et de mes confrères. Mais cette observation était bien loin d’être inspirée par la jalousie. A l’âge que nous avions alors, et dans la profession qui nous était commune, trop de sentimens généreux emplissent le cœur pour qu’il puisse être accessible encore à de basses ou indignes rivalités. C’est plus tard, quand les conquêtes sont devenues plus difficiles, qu’on attache par amour-propre plus d’importance à la préférence exclusive que peuvent accorder les femmes. Mais à seize ou dix-huit ans, on a trop d’avenir devant soi, trop de rêves enchanteurs dans l’imagination, pour disputer aux autres des avantages que l’on peut perdre à cet âge-là comme à un autre, mais que l’on est toujours sûr de rencontrer à la première occasion.