Mathias, le bon Mathias qui, avec quelque raison, aurait pu s’arroger des droits à l’unique possession de la beauté qu’il avait un des premiers recueillie pour ainsi dire dans son sein, se montrait plus heureux que tous les autres encore de l’intimité qui s’était établie entre Juliette et moi. Comme nous étions, ainsi que je l’ai déjà dit, embarqués à bord du même vaisseau, et qu’il arrivait rarement que nous nous trouvassions à terre ensemble, il ne manquait jamais, quand je quittais le bord sans lui, de me recommander de chauffer notre gouvernante, pour mon compte et même pour le sien : « Elle t’aime, me répétait-il sans cesse ; mais comme les réglemens de notre société portent qu’elle ne peut avoir que deux amans à la fois parmi nous, je te céderais bien volontiers la place que je partage depuis un mois avec Lapérelle, pour peu que cela te fît plaisir. »
— Mais pourquoi ce sacrifice si tu tiens à la petite ? lui répondais-je.
— Oui, j’y tiens sans doute ; mais je tiens cent fois plus encore à ce qui peut t’être agréable. L’amour est bien quelque chose, mais l’amitié, c’est tout.
— Et si plutôt je pouvais supplanter l’ami Lapérelle et partager avec toi les bonnes grâces de la petite, à qui les réglemens ont laissé la liberté du choix ?
— L’affaire serait excellente et elle me paraîtrait d’autant meilleure, que notre président croit avoir produit sur le cœur de notre innocente une impression des plus profondes.
— Bah ! il croirait réellement que… ?
— Sans doute, il le croit : c’est Juliette elle-même qui me l’a dit.
— En ce cas laisse-moi faire ; je menerai les choses de manière à donner à la substitution une tournure plaisante, je t’en réponds.
— Tant mieux, car nous rirons alors comme des fous, aux dépens de notre mentor ; et c’est si amusant de rire d’un désappointement d’amoureux ! Moi, je raffole, pour ma part, de toutes ces petites mystifications sentimentales ; mais il faudrait une occasion…
— Elle viendra cette occasion. Je la chercherai, et si celle sur laquelle je compte n’arrive pas, j’en ferai naître une. Mais avant tout, tu sens bien, il faut que je sonde la petite sur ses sentimens intimes.