— C’est possible, M. le président, je ne dis pas non. Mais, comme j’ai déjà eu l’honneur de vous le faire remarquer, c’est ma manière. D’ailleurs, quand on se trouve au feu, on a peut-être le droit d’exposer les autres lorsqu’on s’expose soi-même à leur tête, pour leur donner un bon exemple à suivre. Si l’empereur, qui s’y connaît, avait été là, et qu’il m’eût vu en ce moment, je suis convaincu qu’il aurait mieux aimé un imprudent comme moi, que… Mais je reviens aux faits qu’il me tarde de vous avoir rapportés…
Les dernières paroles de Mathias venaient de faire trembler tout l’auditoire, qui ne reprit une attitude plus calme que pour entendre la suite de la déposition du redoutable témoin.
« L’amiral, en me voyant arriver à bord de son vaisseau, bien avant les autres embarcations, qui, elles, avaient cru devoir faire le grand tour, me demanda brusquement mon nom et celui du vaisseau auquel j’appartenais. Je le lui dis ; et le chef d’état-major, me tendant la main avec affection, me conduisit dans la chambre où l’on écrivait les ordres du jour sous le feu des canons, et au bruit des boulets qui ronflaient à nos oreilles. Cette situation, ma foi, me plut, et j’attendis une heure environ le paquet que l’on destinait à notre commandant. L’amiral, malgré mes instances, ne voulait pas me laisser partir, disait-il, au moment le plus chaud du combat, de ce combat qui devait finir trop tôt… et trop mal… Enfin j’obtins cependant, après beaucoup de façons, la permission d’essayer de retourner à bord de l’Indomptable, par le chemin que je savais déjà… Une fumée noire, lourde, épaisse, obscurcissait le jour et pesait sur les flots contre lesquels il nous fallait nager en double pour arriver à notre destination. Je passai, avec mon grand canot, à poupe ou sur l’avant de plusieurs navires de la division mouillés entre l’amiral et l’Indomptable ; et, quoique je fusse exposé à essuyer le feu de ces bâtimens qui ne me voyaient pas, je trouvai qu’il était toujours bon de prendre connaissance de chacun d’eux ; ils me servaient de points de remarque, au milieu des débris entre lesquels je m’avançais… C’était encore à ma manière.
» A la fin, à force de chercher, j’aperçois, à travers le brouillard de fumée, la mâture de l’Indomptable. C’est cela ! criai-je alors à mes grands canotiers. Il y a double ration à bord de celui-ci. Avant un coup, garçons, et ne baissons pas la tête, car j’ai encore un sabre à la main pour relever la figure du premier qui se baisserait pour amarrer le cordon de ses souliers !
» Une chose me surprenait toutefois en approchant du vaisseau : c’est que les Anglais continuaient à taper sur lui, et que lui ne faisait plus feu !…
» Mon premier mouvement fut de regarder à la corne d’artimon… Le pavillon national y flottait encore… et je me dis avec joie : l’Indomptable tient bon encore ; ma corvée est finie. »
— Vous abordâtes, dites-vous, le vaisseau par tribord ?…
— Oui, général, par tribord, le long du grand escalier.
— Et quelqu’un vint-il vous recevoir, y eut-il quelques hommes disposés pour vous élonger une amarre, comme cela se pratique toujours en pareil cas ? Je crois devoir vous faire observer ici qu’il est d’autant plus nécessaire de préciser tous ces faits, qu’ils sont de la plus grande importance pour la cause.
— Personne ne se présenta pour nous recevoir à bord du vaisseau.