— Personne, dites-vous ?
— Non, personne, général !…
— Et dans quel état trouvâtes-vous le bâtiment ?…
— Abandonné ! ! !…
Il me serait impossible d’exprimer ici l’effet que ce dernier, que ce seul mot produisit sur l’assemblée. L’accusé, en l’entendant prononcer, porta convulsivement ses deux mains tremblantes sur son visage décomposé… Les sanglots de l’infortuné interrompirent un instant l’audience…
Mathias, seul, calme et impassible dans ce moment d’anxiété et de terreur, attendit que sa voix pût se faire entendre de nouveau, pour répéter :
« Oui, abandonné !… Je le croyais du moins, et je m’indignai en voyant l’Indomptable, mouillé sur ses deux ancres, pouvant encore combattre et ne combattant plus… Dans le coin du gaillard d’arrière, il me sembla cependant entendre, au bout de quelques instans, le bruit confus de quelques voix qui interrompaient le silence dont j’avais été d’abord si effrayé… J’accours ; c’était un officier blessé que plusieurs hommes cherchaient à soulever…
» Je reconnus, dans cet officier, le commandant que voilà, entouré des canotiers de sa yole qui voulaient le déterminer à s’embarquer pour fuir avec eux. Que vous dirais-je de plus, ma foi ! La présence de cet officier blessé pouvant contrarier la résolution que j’avais prise, de défendre jusqu’à la dernière extrémité l’Indomptable contre des péniches anglaises qui s’avançaient pour l’amariner, je me déterminai à forcer le commandant à se laisser entraîner à terre, et à s’éloigner porté par ses canotiers.
» Il partit, contraint par moi et à moitié évanoui, je crois. Je repoussai sans lui les péniches anglaises, qui nageaient sur nous à grands coups d’aviron ; et vaillamment secondé par mon patron et mes dix-neuf grands canotiers, je fis ensuite sans perdre de temps couper les câbles du vaisseau ; hisser le grand foc à bloc et un petit hunier à demi-mât ; et ma foi le vent ou la Providence nous conduisant, nous réussîmes à échouer en grand sur la vase ce vaisseau que d’ici vous pouvez voir flottant dans les eaux d’un port français !
» Voilà, messieurs, ce que je sais et tout ce que j’ai fait… Vous connaissez sans doute le reste tout aussi bien et peut-être mieux que moi… Par conséquent j’ai tout dit, et c’est encore une fois une autre corvée de faite. »