Il était temps pour le jeune témoin que sa narration finît… Sa voix, qui pendant presque toute la déposition qu’il venait de faire, s’était soutenue avec fermeté, nous avait semblé s’être sensiblement affaiblie depuis le moment où il lui avait fallu expliquer comment il avait forcé le commandant à quitter le vaisseau. Cette partie si pénible du récit de Mathias avait été écoutée avec un sentiment de surprise, dont lui-même nous avait paru embarrassé ; et quand il eut cessé de parler, il se trouva dans la position d’un homme que l’on vient de délivrer du poids d’un fardeau accablant.
L’impression générale causée par les dernières paroles du généreux aspirant, était indéfinissable. Le président, à qui l’émotion et l’embarras de notre ami n’avaient pu échapper, s’empressa, aussitôt que le reste d’agitation de l’assemblée lui eut permis de continuer ses questions, de présenter les objections suivantes au témoin.
— Comment expliqueriez-vous, lui demanda-t-il, la différence qui existe entre les réponses que vous avez cru devoir faire dans l’instruction du procès, et les faits que vous venez de révéler au conseil ? Les renseignemens antérieurs que vous avez donnés ne ressemblent nullement à ceux que nous venons d’entendre.
— Ces renseignemens, mon général, peuvent ne pas être les mêmes, j’en conviens ; mais ils ne se contredisent pas, que je sache. Dans l’instruction j’ai en quelque sorte refusé de m’étendre sur les faits, que je désirais ne faire connaître qu’en public. Que mes premières explications aient été incomplètes, cela se peut ; mais qu’elles se trouvent opposées à celles que je viens de faire entendre, je ne le crois pas.
— Le conseil, monsieur, appréciera cette circonstance, sur laquelle j’ai insisté à dessein. Mais comment justifierez-vous, si tout ce que vous venez de nous dire est, comme j’ai lieu de le penser, conforme à la plus exacte vérité ; comment justifierez-vous, je le répète, l’espèce de violence que vous avez cru devoir exercer pour forcer votre commandant blessé à quitter le vaisseau qu’il ne devait abandonner qu’avec la vie ?…
— Je ne cherche pas à me justifier, mon général, j’ai voulu rapporter seulement ce qui s’est passé, et je l’ai fait.
— Permettez-moi de vous faire observer encore, que s’il en était ainsi que vous le dites, vous auriez employé à l’égard de votre chef un moyen coupable pour l’empêcher de remplir son devoir le plus impérieux. Vous auriez même encouru dans cette circonstance, par un excès de zèle inconsidéré, la rigueur des lois qui doivent punir l’indiscipline et la rébellion.
— En ce cas-là, mon général, faites-moi juger comme coupable, si vous en avez le droit, et n’exigez pas que je dépose comme témoin dans une affaire où je ne devrais paraître que comme accusé. L’exemple serait édifiant pour ceux de mes collègues les aspirans, qui s’aviseraient de vouloir sauver des vaisseaux de ligne. Il ne manquerait plus que cela !
— Monsieur, retournez à votre place ; le conseil statuera sur la nature et le caractère de la déposition qu’il vient d’entendre.
Nous aurions tous voulu sauter au cou de notre camarade, sans trop savoir dire pourquoi encore. Il nous semblait qu’il venait de faire une action sublime. Notre vieux commandant pleurait, en jetant sur notre ami des regards qui exprimaient cent fois mieux que ses lèvres frémissantes n’auraient pu le faire, le sentiment qui l’agitait, qui le tourmentait, qui semblait l’étouffer… Oh ! combien cette scène muette entre le jeune témoin et l’accusé était attendrissante et noble !… Quelle tranquille sévérité dans les traits de Mathias, et quelle éloquence expressive de reconnaissance et d’humilité sur la physionomie du coupable qu’il venait de sauver !