— Oui, me répondit-il gravement : je viens de le sauver et de me perdre… Mais il fallait être parjure à la vérité ou parjure à l’humanité, et j’ai menti plutôt que de frapper.

De grosses gouttes de sueur inondèrent son beau visage, dès qu’il eut exhalé ces mots qui s’étaient échappés de sa poitrine avec un long soupir… Jamais je n’ai vu de figure aussi jeune exprimer un sentiment plus noble dans une circonstance aussi solennelle.

J’engageai mon ami à sortir avec nous pour prendre un peu l’air, et pour respirer plus à l’aise qu’il ne l’avait fait pendant ces pénibles débats… Il me répondit qu’il désirait rester, et qu’il voulait voir, en promenant ses yeux sur les personnes de l’assemblée, s’il parviendrait à découvrir dans les regards de quelqu’un, le reproche que pourrait lui avoir attiré ce qu’il appelait son mensonge. Une telle investigation était bien inutile : il n’y avait que bienveillance et admiration pour lui dans tout l’auditoire, et même parmi les individus qui attendaient la condamnation de l’accusé comme le châtiment le plus juste et le plus mérité.

La délibération des juges se prolongeait. L’anxiété renaissait autour de nous et redoublait à chaque minute d’attente. Quelques flambeaux allumés dans la salle immense où bouillonnait la multitude, jetaient leur pâle et insuffisante lueur sur les lugubres décorations de l’enceinte délabrée… L’épée de l’accusé, encore déposée sur le tribunal, brillait seule encore au reflet vacillant des deux girandoles entre lesquelles elle était restée passive, immobile. C’était là pour nous le signe le plus frappant auquel nous pussions apprécier toute la gravité et toute la portée de la cause, en l’absence momentanée de l’accusé. Aussi nous demandions-nous à chaque instant avec inquiétude : — Cette épée lui sera-t-elle rendue ou sera-t-elle brisée aux pieds de son maître ?

La rentrée des juges vint mettre enfin un terme à nos réflexions douloureuses et à notre vive impatience.

L’accusé est de nouveau introduit pour entendre son arrêt : ce sera pour la dernière fois… Sa figure est calme ; il semble respirer avec plus de liberté qu’il ne l’a encore fait dans tout le cours de cette terrible séance… Les juges ont repris leurs places. Le président se lève ; ses traits n’expriment ni agitation ni joie. Il va parler ; et tous les cœurs, oppressés déjà par un sentiment de crainte et d’espoir, semblent s’être arrêtés et ne plus palpiter. Il parle, et sa voix retentit comme au sein de la solitude la plus profonde, tant la foule est recueillie et silencieuse… Les derniers mots de l’arrêt vont se faire entendre : chacun, en ce moment, réunit tout son courage, tout son sang-froid pour les écouter… L’accusé, les yeux fixés sur son épée, se dispose à recevoir le coup que la sentence va laisser peut-être tomber sur sa tête.

— L’accusé est acquitté… acquitté honorablement…

Le pauvre commandant, à ce magique mot qui vient de l’arracher à sa stupeur, à ses souffrances, à lui-même enfin, se lève sur son siége, se précipite sur son épée, qu’il ressaisit avec violence, qu’il baise, re-baise cent fois, mille, fois, avec délire… Et puis, succombant à sa propre exaltation et à l’ivresse du sentiment qui l’accable, il s’évanouit au milieu des applaudissemens qu’il n’entend plus, et entre les bras de ses amis que ses yeux égarés ne peuvent plus apercevoir.

FIN DU PREMIER VOLUME.

NOTES