— M. Mathias que v’là là, a dû vous conter tout cela, cent mille fois mieux que moi ; car il n’a pas la langue dans un sac, allez, lui. Ainsi ma voix serait censément inutile. Mais c’est-il cela un brave, que monsieur Mathias ! Dieu de Dieu ! c’est avec ça qu’il y aurait du plaisir à naviguer en course et à se taper au numéro Un… Si vous aviez vu comme il vous a fait mystifier les péniches anglaises, vous auriez dit tout le premier : c’est là un véritable Français, digne de sa gloire !

— Témoin, il ne s’agit pas ici de M. Mathias et de sa gloire. Répondez à la question que je vous adresse pour la troisième fois. Avez-vous trouvé quelqu’un sur l’Indomptable à votre arrivée à bord ?

— Oui, et non, comme on le voudra, mon général. Il y avait dans le fond du gaillard d’arrière quelque chose, mais je ne sais pas si c’était quelqu’un. Comme il fallait se donner une doudouille dans le moment actuel de l’instant, j’ai sauté primo mihi sur les caronades de l’avant qui avaient la jouissance d’être chargées… J’ai fait feu, sans vous offenser, et v’là tout… Une embarcation est partie du bord dans l’instant de la fumée et du charivari, à ce qu’on m’a appris depuis. M. Mathias, après le coup de temps, a eu même la bonté de me certifier que c’était le commandant blessé qu’il avait emballé dans sa yole pour l’envoyer subordonnément à terre aux non-combattans ; et comme M. Mathias est incapable de fausseté, je jure, s’il le faut, devant Dieu et devant les hommes, que c’était la chose et le commandant que v’là, et qui est, si je ne me trompe, assez bien malheureux comme ça de n’avoir point partagé notre belle conquête, à bon marché… c’est-à-dire avec sept coups de caronade envoyés du bon numéro, un peu plus vite que par la poste aux lettres, dont j’ai l’honneur d’avoir fait ma déposition à la justice, si toutefois et quantes j’en ai été capable, sans vous offenser.

Il fut impossible d’obtenir des renseignemens plus clairs des autres matelots du grand canot. C’étaient cependant les seuls hommes de notre équipage qui pussent affirmer ce qui s’était passé à bord pendant qu’ils avaient occupé le bâtiment. Les autres marins de l’Indomptable, appelés comme nous à déposer après les grands canotiers, étaient trop intéressés à ne pas charger le commandant, pour contredire la déposition des premiers témoins entendus dans la cause. Un incident dont nous n’avons point encore parlé, et qui avait eu lieu au moment de l’abandon du vaisseau, pouvait d’ailleurs laisser planer encore sur cette affaire, des doutes favorables au prévenu. Le commandant, n’ayant effectivement quitté l’Indomptable que le dernier dans la yole qui l’avait transporté à terre, pouvait à la rigueur passer pour être resté à son poste jusqu’à l’heure où Mathias disait l’avoir contraint à s’éloigner du bord.

Tout, à l’aide de cette circonstance, devenait doute, mystère, incertitude, excepté pour les yoliers du commandant et pour les compagnons d’armes de Mathias. Ces braves gens sauvèrent le coupable.

La tournure que, grâce à la déposition de l’aspirant, venait de prendre l’affaire, rendait la tâche du rapporteur aussi embarrassante, que celle du défenseur de l’accusé était devenue facile et simple.

L’accusation, quelque véhémente qu’elle fût, ne produisit aussi que l’effet le plus médiocre, sur un public qui déjà avait deviné que le témoignage de l’aspirant venait d’arracher le vieux commandant au coup qui d’abord avait paru le menacer. Le défenseur, prévoyant le triomphe réservé à son client, s’empara, avec cette adresse que donne la certitude du succès, de tous les faits qui pouvaient contribuer à l’acquittement de l’inculpé ; au bout de quelques heures de débats, le conseil se retira dans la salle des délibérations, pour rendre l’arrêt qui nous avait d’abord inspiré tant de craintes, et que depuis l’allocution de Mathias nous avions commencé à ne plus redouter pour notre malheureux chef.

Ce fut dans ce moment de suspension de la séance qu’il nous fut enfin permis de parler à notre ami, et de le féliciter sur la générosité de sa conduite. La foule des auditeurs l’entourait déjà avec admiration, et lui, toujours calme au sein de l’agitation qu’il avait fait naître, nous attendait, nous ses plus chers camarades, pour nous tendre la main et recevoir peut-être de nos bouches, les paroles de consolation dont il paraissait avoir déjà besoin…

Dès qu’il me vit auprès de lui, il pencha l’oreille vers moi ; car il lui semblait que je dusse avoir quelque chose à lui dire, et je sentis que c’était à moi de parler le premier…

— Bravo ! lui dis-je à voix basse ; tu viens de sauver le commandant !