C’est dans cette circonstance funeste que les agens de la marine, appelés les premiers sur le théâtre de l’événement, eurent à déplorer les excès auxquels le défaut de civilisation pouvait encore porter les habitans de ces côtes abandonnées. L’épouse ou la fille du commandant anglais fut ramenée sur le rivage, mais presque morte. Une jeune paysanne, qui avait contribué, autant que les pêcheurs eux-mêmes, à retirer des flots, non pas les naufragés, mais les corps des noyés pour les dépouiller de leurs vêtemens, aperçoit la dame anglaise encore évanouie… Un diamant, qui paraissait de quelque valeur, brillait à l’un de ses doigts gonflés par la macération de l’eau. La jeune paysanne s’efforce d’arracher l’anneau, qu’elle veut s’approprier, du doigt sur lequel il est trop étroitement serré. Irritée de ses inutiles efforts, que fait la misérable ! Elle coupe, de ses dents de bête fauve, le doigt de la victime, et disparaît, toute fière de sa conquête, avec la bague qu’elle tient encore entre ses lèvres ensanglantées.

Nous trouvâmes, en arrivant à Portsall, les témoins de cette scène de cannibale, encore tout indignés de la férocité de la jeune sauvage. Mais le châtiment que méritait tant de cruauté ne se fit pas attendre. Je ne puis pas dire ici avoir vu de mes yeux le fait que je viens de rapporter ; mais je puis du moins affirmer qu’on le racontait comme une chose qui vient de se passer au vu et su de tout le monde, quand notre petit navire mouilla sur cette partie de la côte du Finistère pour diriger le sauvetage de la frégate la Blanche.

Note 3.

Ce major-général de la marine, qu’il m’a convenu de placer au port de Brest, est un personnage de pure invention, tant sous le rapport de la bienveillance que je lui suppose pour les aspirans, que sous celui de la partialité et des petites passions que je lui attribue envers ses jeunes subordonnés. La plupart des généraux appelés à ce poste n’avaient pour nous ni autant de libéralité ni autant d’injuste animosité que le major-général de mon roman.

Les officiers supérieurs chargés, dans les ports de mer, de ces fonctions sédentaires, avaient dans leurs attributions la surveillance spéciale des aspirans de marine ; et la sévérité qu’ils apportaient à l’égard de ceux-ci, dans l’exercice de leur ministère, était au moins égale à l’irrégularité de la conduite de leurs petits mauvais sujets de justiciables. Les officiers-majors, placés sous les ordres du major-général, avaient mission de pourchasser les aspirans partout où ces derniers se glissaient pour se livrer aux petites fredaines qui ne les rendaient que trop souvent passibles des rigueurs de la discipline maritime.

Note 4.

On trouvera peut-être que je retrace ici avec un peu trop de complaisance, les détails qui se rattachent à la vie que menaient à terre les aspirans de marine. Mais en me laissant aller au plaisir de raviver quelques-uns des souvenirs de ma jeunesse, j’ai cru qu’il pourrait devenir agréable à la plupart de mes lecteurs, d’apprendre quelle était l’existence de ces jeunes marins, abandonnés, loin de leur famille, aux mœurs qu’ils contractaient dans les habitudes du service de mer. Le motif qui m’a guidé expliquera et suffira pour justifier probablement la longueur des premiers chapitres de mon nouveau roman. Dans les œuvres maritimes que j’ai publiées jusqu’ici, on a pu voir, au surplus, que, pour me faire pardonner la forme frivole de ces sortes d’ouvrages, j’avais toujours cherché à mêler quelque chose de philosophique aux peintures en apparence les plus futiles ; car, à mon avis, dire ce que sont les hommes dont l’habitation de la mer a modifié le caractère et les passions, c’est faire de la philosophie, non pas comme il est convenu d’en bâcler aujourd’hui, mais comme il était encore permis d’en faire il y a quelques années.

Les aspirans d’autrefois sont, au surplus, ce qu’on pourrait appeler pour nous une espèce perdue, aujourd’hui que les élèves de la marine, disciplinés par l’esprit du siècle, ont pris dans toutes leurs habitudes une autre direction morale que leurs prédécesseurs, dominés, comme ils l’étaient au temps de l’empire, par les idées de cette époque célèbre. Ainsi donc, retracer maintenant la physionomie dont tout un corps d’officiers porta naguère l’empreinte, c’est écrire, selon moi, un peu d’histoire, et un peu d’histoire est toujours quelque chose de bon à trouver, même dans un roman maritime.

Note 5.

Cette circonstance de deux navires ennemis qui se rencontrent en mer, qui se combattent et qui se séparent sans avoir pu quelquefois se dire leur nom, m’a toujours paru un des faits les plus singuliers que pût présenter l’étrange carrière des marins. Un grand nombre de bâtimens de notre nation ont eu, avec des navires anglais, de ces sortes d’engagemens, pour ainsi dire anonymes ; et ce n’était que long-temps après avoir gagné un port de relâche, que les capitaines et les équipages des vaisseaux qui avaient ainsi combattu, apprenaient par les journaux, ou d’après les conjectures qu’ils pouvaient former sur les événemens publiés par les feuilles anglaises, le nom et l’espèce des bâtimens ennemis auxquels ils avaient eu affaire.