Un grand brick-corsaire de Nantes chasse, près des Açores, un trois-mâts anglais, qu’il suppose appartenir à la Compagnie des Indes. Les deux navires se canonnent d’abord. Le corsaire, profitant de l’avantage que lui offre le vent, et que lui assure la supériorité de sa marche, se décide à livrer l’abordage au trois-mâts, qu’il est fatigué de combattre de loin. Il l’approche ; mais au moment où il se dispose à élonger son adversaire par l’arrière, le malheureux trois-mâts prend feu, et bientôt il saute en l’air comme une bombe, en ne laissant, sur les flots au milieu desquels il vient de disparaître, que quelques débris de mâture et quelques bordages hachés par la mitraille ou déchirés par l’explosion. Le corsaire lui-même, avarié par l’effet de l’ébranlement terrible qu’il a éprouvé, s’éloigne, en arrivant à plat, du point fatal où il craint de rencontrer, entre deux eaux, la carcasse du bâtiment détruit. Mais l’espoir de recueillir encore sur les vagues soulevées, les infortunés qui ont pu survivre à une aussi funeste catastrophe, engage le capitaine français à faire mettre une embarcation à la mer. L’embarcation nage dans le nuage de fumée dont l’air est encore infecté : elles heurte des débris ; elle ramasse des tronçons de cadavres, des membres épars et des lambeaux de vêtemens ensanglantés… Mais pas un seul indice sur le nom du trois-mâts anéanti !… Pendant plus d’une heure elle rôde, elle cherche cet indice précieux à l’endroit même où, si peu de temps auparavant, le navire disparu flottait, combattait, tonnait encore… Rien sur les flots, que des cadavres déchirés et des épaves muettes !… La nuit vint : le vent s’éleva plus impétueux, et le bruit sinistre des vagues répondait seul aux questions lamentables des matelots du corsaire. L’embarcation regagna le bord sans avoir réussi à trouver le nom, à apprendre le lieu d’armement du bâtiment qui n’était plus.
Pendant les deux mois que dura encore la croisière du corsaire français, ce nom énigmatique, m’a rapporté le capitaine, occupa la tête de tout son équipage ! « Dire, répétaient sans cesse les matelots, qu’on réussisse à faire sauter en l’air un Anglais comme un bouchon de Champagne, et ne pas pouvoir ce qui s’appelle savoir seulement son nom ! n’est-ce pas fichant ! Coquin de métier, va ! il n’y a pas de plaisir à faire la course comme ça ! »
Ce ne fut que lorsque le capitaine du corsaire nantais apprit, par les journaux, qu’un trois-mâts de la Compagnie des Indes manquait depuis six ou huit mois en Angleterre, qu’il supposa que ce bâtiment, si long-temps et si vainement attendu, pouvait bien être le trois-mâts qu’il avait fait sauter auprès des Açores ! Le navire manquant à l’appel, comme disent les marins, se nommait, je crois, le Richmond ; et ce ne fut pas une petite satisfaction pour le capitaine et pour les œdipes de son équipage, que d’avoir pu enfin trouver le mot de l’énigme, qu’ils avaient cherché si long-temps sur les flots.
Un événement de cette nature m’a paru frappant, et cette incertitude, dramatique ; et c’est à cet incident de mer que je dois l’idée qui m’a conduit à terminer par une explosion semblable à celle du trois-mâts de la Compagnie, le combat de mes deux vaisseaux de ligne.
L’engagement brillant qu’eut la frégate française la Canonnière, dans les mers de l’Afrique, le 21 avril 1806, contre un vaisseau anglais de 74, qu’elle réussit à désemparer et à mettre en fuite, offre encore un exemple célèbre de ces rencontres maritimes qui laissent ignorer aux combattans le nom de l’adversaire à qui ils ont eu affaire. Le commandant Bourayne, capitaine de la Canonnière, quelques jours après la lutte glorieuse qu’il venait de livrer, écrivait au ministre de la marine :
« Monseigneur,
» La frégate la Canonnière, que j’ai l’honneur de commander, a désemparé, en vue de la Côte Natale, un vaisseau anglais de 74, dont je n’ai pu encore savoir le nom. Le combat a duré deux heures et demie, et c’est après avoir été mis hors d’état de continuer l’action, que le vaisseau ennemi a laissé arriver, en nous abandonnant le champ de bataille. »
Mon vaisseau anglais de 80 canons, faisant jouer des airs nationaux à ses musiciens au plus fort de l’action que je retrace, n’est pas au surplus un fait de mon invention, destiné à mêler un incident bizarre à l’horreur déjà assez grande que doit inspirer le tableau d’un engagement sur mer. A bord de la plupart des vaisseaux amiraux, et surtout des vaisseaux montés par des généraux anglais, il existe une musique comme dans les régimens de ligne ; et pendant le combat, cette musique fait entendre, autant qu’elle le peut, des airs guerriers propres à enflammer ou à soutenir l’ardeur des équipages.
Note 6.
On ne sera peut être pas fâché de retrouver dans ces notes, un article que j’ai récemment publié pour donner, aux personnes étrangères à la marine, une idée un peu complète de ce qu’on appelle des brûlots, dans le langage des hommes de mer.
Tous les navires, quelles que soient leur espèce et leurs dimensions, peuvent être transformés en brûlots. On a vu les Anglais consacrer jusqu’à de vieilles frégates à cet emploi tout spécial. C’est ainsi, par exemple, que dans la trop fameuse expédition incendiaire qu’ils dirigèrent contre la division française mouillée en rade de l’île d’Aix, près de Rochefort, ils parvinrent à faire sauter en l’air plusieurs de nos vaisseaux de ligne, au moyen des formidables brûlots qu’ils avaient lancés contre les bâtimens de cette division, et qui ne les quittèrent qu’après avoir couvert les flots de leurs propres débris et des débris, encore plus précieux, de notre malheureuse escadre. On choisit ordinairement, pour les convertir en brûlots, les vieux navires, que leur peu de valeur engage à sacrifier à cet usage ; et l’on retire même, du peu de solidité qu’offrent ces bâtimens détériorés, un avantage que ne présenteraient pas des constructions plus nouvelles ou plus fortes. Les vieux bâtimens, en n’opposant pas aux effets de l’explosion, l’obstacle qu’elle rencontrerait pour rompre subitement une membrure et des bordages neufs, favorisent, en éclatant tout d’un coup, le résultat qu’on veut obtenir par la dispersion soudaine des projectiles et des matières enflammées. Ainsi donc, en employant de préférence d’anciens navires comme machines incendiaires ou comme réceptacles de moyens d’explosion, on fait un sacrifice de moins et on obtient un avantage de plus. L’armement ou si l’on veut la préparation des brûlots, ne repose encore sur aucune donnée fixe, ou sur aucun système invariable. La disposition des lieux, les ressources qu’ils offrent, la nature des moyens que l’on a sous la main, et l’espèce de navires que l’on peut consacrer à ces sortes d’expéditions, modifient à l’infini l’installation générale des bâtimens de cette espèce. Dans les dernières années de la petite guerre maritime que se livrèrent les nations de l’Orient, les marins grecs réussirent à perfectionner, avec une supériorité jusque-là inconnue, la science qui présidait anciennement à ces funestes moyens de destruction. Mais on peut dire que si quelquefois l’habileté des artificiers du Péloponnèse et de l’Archipel, se signala avec avantage contre les flottes turques, le courage des corsaires de la Morée et de l’Attique eut encore plus de part que la science elle-même, aux succès que Canaris et ses émules obtinrent contre les navires ottomans. Avec une chemise soufrée, et trois hommes déterminés, cachés dans une mauvaise embarcation, il n’est pas de marin qui ne puisse réussir quelquefois à incendier, pendant la nuit, un vaisseau à trois ponts.