Le but qu’on se propose en envoyant un brûlot à l’ennemi, est de faire sauter avec ce brûlot le bâtiment sur lequel on a dirigé celui-ci, et d’incendier ainsi l’un par l’autre les navires de l’escadre, en jetant au milieu d’eux la confusion qui doit résulter d’une attaque aussi terrible et quelquefois si peu prévue. C’est surtout la nuit que l’on choisit pour ce genre d’expéditions, comme le moment le plus propre à cacher à l’ennemi que l’on veut assaillir, la marche et l’approche de ces mobiles gouffres de feu, qu’une étincelle suffit pour entr’ouvrir au sein des flots. Pour parvenir à obtenir l’effet qu’on attend de l’explosion de ces machines infernales, on place la plus grande quantité possible de barils de poudre dans la cale du brûlot, et on les arrime de manière à ce qu’ils puissent se communiquer, dans le moindre temps donné, le feu destiné à les embraser et à les faire sauter presque tous à la fois. On remplit l’entrepont et l’on couvre le pont de toutes les pièces d’artifice que l’on peut réunir dans ces parties du navire. On garnit le gréement de cravates et de panaches inflammables. On a soin de suspendre au bout de chaque vergue des grappins garnis de chaînes de fer, qui puissent s’accrocher sans avoir à craindre les effets de la combustion, aux manœuvres de chanvre et aux plats-bords en bois du bâtiment qu’il s’agit d’aborder.
Lorsque le brûlot qu’on arme se trouve avoir une batterie percée de sabords, on a la précaution de ménager, à l’incendie que l’on prépare, toutes les issues qu’il est utile d’offrir à la flamme pour qu’elle puisse se répandre à l’extérieur et embraser tous les objets qu’elle peut rencontrer et qu’on veut lui faire dévorer. Après avoir ainsi dispersé les matières qui doivent prendre feu instantanément, on verse sur la mâture, le gréement, le pont, les bordages intérieurs et extérieurs du brûlot, des flots d’huile et d’esprit de térébenthine. Cette substance si inflammable est destinée à donner au feu une nouvelle activité et à servir de conducteur à l’incendie dans les parties où il pourrait rencontrer des obstacles et des saillies propres à arrêter son impétuosité. Entre les barils de poudre arrimés dans la cale, entre les saucissons et les pots à feu placés dans l’entrepont, les batteries ou sur le pont, on fourre des bombes farcies, des grenades panachées, qui doivent éclater dans le temps calculé par les artificiers. La précision a quelquefois été poussée si loin dans ce genre de préparatifs destructeurs, que l’on a trouvé, parmi des débris de brûlot, des horloges grossièrement faites au moyen desquelles on était parvenu à régler mécaniquement l’heure à laquelle l’aiguille de ces horloges devait mettre le feu aux artifices moteurs de l’incendie.
Dans les diverses compositions les plus généralement adoptées pour le munitionnement des brûlots, on remarque les objets que l’on désigne sous les noms de fagots, saucissons, panaches, rubans à feu, cravates et barils ardens.
On nomme fagots, dans le langage des artificiers de brûlot, des sarmens de vigne que l’on trempe dans une mixtion de résine de brai sec, d’huile de térébenthine, de poudre et de salpêtre pulvérisés.
On donne le nom de saucissons à de longs sacs de toile goudronnée, farcis de soufre, de salpêtre et de poudre réduite en poussière.
Les panaches sont des mèches de chanvre trempées dans une mixtion de poudre, de soufre et d’esprit de térébenthine.
Les rubans à feu se font avec des paquets de copeaux de sapin que l’on plonge dans une décoction d’huile de lin, d’alcool et de térébenthine, saturée de poudre, de brai sec et de soufre pulvérisé.
Les cravates dont on enveloppe les haubans, les cale-haubans et les autres manœuvres dormantes du brûlot, sont de longues mèches d’étoupe ou de serpillière usée, que l’on plonge dans une préparation semblable à celle dont nous venons d’indiquer la composition.
Les barils ardens, destinés à être placés dans les plans supérieurs de l’arrimage de la cale, ou dans l’entrepont, renferment de la poudre, du suif et du goudron, quelquefois aussi on les remplit de grenades farcies et de lances à feu qui doivent éclater à l’instant même où le baril qui le contient fait explosion.
On concevra aisément, après avoir lu cette énumération des objets principaux qui entrent dans le munitionnement des brûlots, l’effet qu’on peut espérer de ces sortes d’appareils destructifs. Mais pour obtenir les résultats qu’on se propose en envoyant des brûlots à l’ennemi, il faut autant que possible que ces terribles expéditions n’aient lieu que la nuit. Pendant le jour il serait trop facile aux bâtimens qu’on veut incendier de se prémunir contre ce genre d’attaque, qui n’est jamais plus sûr que lorsqu’il prend le caractère d’une surprise, et lorsqu’il acquiert la promptitude d’un coup de main.