Des hommes dévoués à une mort presque certaine sont parvenus quelquefois à remplacer l’effet des brûlots, en se jetant dans une frêle embarcation, munis seulement d’une chemise soufrée qu’ils allaient clouer à l’improviste, sur les bordages des grands navires qu’ils voulaient livrer aux flammes. Mais le succès de cette audacieuse tentative était d’autant plus difficile à obtenir, que bien rarement les équipages des navires ennemis laissaient aux chefs de ces expéditions nocturnes le temps d’exécuter leur projet ; et la mort des intrépides incendiaires devenait presque toujours le châtiment que l’indignation de ceux qu’ils voulaient faire sauter infligeait à leur inutile témérité.

Anciennement l’usage des brûlots était une chose tellement consacrée par les droits de la guerre, et si scrupuleusement prévue pour les besoins du service maritime, qu’il existait dans le corps naval, des officiers que l’on désignait, par rapport à la spécialité de leurs fonctions, sous le nom particulier de capitaines de brûlot. Des bâtimens destinés à incendier les flottes de l’ennemi faisaient alors partie de nos escadres, comme les navires de transport consacrés à l’approvisionnement des expéditions lointaines ; et long-temps après qu’on eut renoncé à l’emploi permanent des brûlots la dénomination de capitaine de brûlot resta dans la marine, pour désigner le grade que l’on accordait dans ce temps à l’une des classes subalternes de ceux que l’aristocratie maritime appelait des officiers de fortune, ou mieux encore des officiers bleus.

Aujourd’hui que l’emploi des brûlots n’est devenu qu’accidentel, ou pour mieux dire exceptionnel, le titre de capitaine de brûlot a disparu pour faire place, dans la désignation des grades de la hiérarchie navale, à des dénominations plus en rapport avec les besoins du service ordinaire. La promptitude avec laquelle on peut d’ailleurs dans un temps donné et avec les ressources usuelles, transformer en brûlots, les navires et les embarcations que l’on a sous la main, rend en quelque sorte inutiles la longue prévoyance et les préparatifs dispendieux qui auparavant présidaient à l’armement des bâtimens de cette sorte. En perfectionnant les moyens de se faire la guerre, il semble que les nations se soient appliquées, ou du moins aient été conduites, à répudier l’emploi de ces grands appareils de destruction dont anciennement on avouait l’usage avec un certain orgueil. Les idées morales du siècle ont pénétré jusque dans ce qu’il y a de plus immoral au monde, l’art de vider les querelles politiques les armes à la main. Espérons que l’humanité, qui partout est en voie de progrès et qui doit aujourd’hui régler entre les peuples civilisés jusqu’aux moyens qu’ils ont de s’entre-détruire, finira par repousser, comme une chose honteuse et déshonorante pour les nations policées, l’emploi funeste des brûlots. C’est déjà bien assez que la guerre puisse subsister encore dans un siècle comme le nôtre, sans que le génie de l’homme cherche à ajouter aux horreurs qu’elle laisse sur ses traces, les ravages que les plus détestables inventions ont fait pleurer en larmes de sang aux générations passées. Les arts enfantés par la civilisation ne devraient tourner qu’au profit de l’espèce humaine.

Note 7.

Le fond de tous ces événemens est vrai, mais j’ai cherché autant qu’il m’a été possible à dénaturer les noms des vaisseaux et des hommes qui ont figuré dans cette cruelle conjoncture. J’ai même tronqué tous les détails, altéré les dates, et j’ai défait enfin de l’histoire, pour ne pas trop rappeler au souvenir de quelques marins, les estimables officiers qui se trouvèrent compromis dans cette malheureuse affaire, plus déplorable encore par la fatalité des circonstances, que par la faute des individus sur lesquels retomba plus tard l’accablante responsabilité de nos revers.

Plusieurs commandans s’élevèrent, dans cette débâcle de notre escadre de Rochefort, à la hauteur des plus terribles circonstances. Leur nom à ceux-là n’a pas besoin d’être rappelé ; mais celui des officiers moins heureux qu’eux devait être tu. Ce n’est pas encore à nous d’être inflexibles comme la loi qui depuis vingt-six ans a frappé les victimes de cette déplorable expédition.

Après l’affaire des brûlots de Rochefort, un capitaine de vaisseau fut fusillé, et un autre officier du même rang, dégradé. Sans désapprouver complétement la sévérité des arrêts que rendirent les conseils de guerre en cette fatale occasion, le corps de la marine ne put s’empêcher de déplorer le sort de ces deux hommes de mer, dont plusieurs actions d’éclat avaient autrefois illustré la carrière. L’un d’eux surtout, brave et vieil officier, aussi distingué par la bonté de son caractère que par l’instruction qu’il possédait, dans un temps où l’instruction était encore une chose assez rare dans les sommités de l’armée navale, emporta, avec la mort civile dont il venait d’être frappé, les regrets, et l’on peut même ajouter, l’estime de ses camarades et l’affection respectueuse de ses subordonnés. Un jeune aspirant de première classe eut le fatal avantage de sauver, à peu près comme je l’ai raconté, le vaisseau de ce commandant ; et l’intrépide aspirant, abreuvé de dégoûts et révolté de l’injustice qu’il rencontra partout après l’acte de dévoûment qu’il venait d’accomplir, alla plus tard chercher un asile à bord des corsaires de l’Amérique. Sur un de ces corsaires il trouva une mort ignorée, une mort trop différente de celle qu’il avait si héroïquement bravée à Rochefort en servant si courageusement son pays.

Cet aspirant, dont le nom commençait aussi par l’initiale que j’ai voulu conserver dans le nom que j’ai donné à l’aspirant Mathias, disait souvent à ses jeunes camarades, avant le jugement qui devait condamner le commandant L…, « J’ai ramené le vaisseau à terre, mais s’il fallait dire que je n’ai rien fait, pour sauver ce brave homme, j’irais dire partout et à qui voudra l’entendre, qu’il ne m’est rien arrivé de nouveau en faisant ma corvée ! »

L’aspirant M… sauva la tête de son vénérable commandant, mais moins heureux que le héros de mon roman, il ne put lui sauver le grade auquel cet officier tenait autant qu’à la vie.

Je le répète, au surplus, en terminant cette note : dans l’affaire de Rochefort, la fatalité qui poursuivait depuis long-temps notre marine, fut encore la plus forte. Quand le destin ouvre, pour un peuple, une carrière de désastres, il n’est pas d’efforts humains qui puissent arrêter la marche des événemens funestes ; et c’est alors que tous les actes prennent l’apparence de la faiblesse ou le caractère de l’incapacité.