Le trajet fut long et pénible ; car, pendant deux heures il nous fallut ramer contre le vent et la marée. Le patron de la barque placé à la barre, profitant de la liberté d’esprit que lui laissait la manière dont nous naviguions, se prit à nous accabler de questions, auxquelles, dans toute autre circonstance, nous nous serions fait un devoir de ne pas répondre. Mais, pour ménager la susceptibilité des quatre malotrus à qui nous avions encore affaire, nous prîmes le parti de ne pas trop mal accueillir leurs continuelles importunités.

— Sans être trop curieux, nous demanda le maître-pêcheur, pourrait-on savoir ce que va faire à l’île d’Aix M. le curé ?

— Ce n’est pas à l’île d’Aix, je vous l’ai déjà dit, que se rend M. l’abbé ; c’est à bord du corsaire américain le Solanger !

— Et pour qui faire encore, un ex-clésiastique à bord d’un corsaire ? Pour leur-z-y dire la messe à ce tas de rénégats ?

— Non pas la messe ! mais pour confesser un des officiers américains qui a réclamé, au lit de mort, les soins spirituels de monsieur.

— C’est donc pas tous des inchrétiens que ces corsairiens de la Neuve-York ?

— Pas plus inchrétiens que vous, et parmi eux il se trouve même de très-fidèles et de très-bons catholiques.

— Catholiques, catholiques ; ça vous plaît-z-à dire ! C’est pas l’embarras, je me suis laissé conter que c’était en partie des Français qu’il y avait à bord de ce grand coquin de forban ; et des écumeurs de mer, ça peut bien être des catholiques apostoliques et romains tout aussi bien comme nous !… Allons, avant un coup, mes garçons, nous ne sommes plus qu’à deux encâblures de l’Américain, et M. le curé, à ce qu’il m’a dit, a une double ration de sacré-chien à vous payer une fois rendus à bord, sous sa vareuse d’église (sa soutane).

En nous voyant nager pour nous rendre à leur bord, les gens de l’équipage du Solanger se groupèrent le long des bastingages du corsaire pour examiner avec curiosité le personnage qui leur arrivait sous l’accoutrement d’un prêtre… Jamais pareil uniforme ne s’était montré à leurs yeux, et leur surprise redoubla encore, lorsque mon ami, saisissant les porte-haubans de tribord, ne fit qu’une seule enjambée pour sauter avec la légéreté d’un gabier, sur le pont du navire…

Le capitaine Moulson se promenait en cet instant sur le gaillard d’arrière, et ce ne fut qu’après avoir reçu le très-humble salut de Mathias, qu’il sembla sortir de la préoccupation à laquelle il paraissait livré, en faisant gravement les quinze ou vingt pas compris entre le grand mât et le couronnement de son brick.