— Mon Dieu non ; ils ne sont que stupides, envieux et méchans, et c’est à vous que je viens demander un refuge contre les bontés dont il leur a plu de m’accabler.

— Ce n’est pas de refus, jeune homme, ce n’est, ma foi, pas de refus ; vous êtes un bon garçon, et moi j’aime les lurons taillés sur votre gabarit. On a voulu vous donner la chasse, à ce que m’écrit mon cafard de cousin, mais nous sommes là pour un coup, nous autres. En montant sur le pont du Solanger, vous avez mis le pied sur la terre américaine, et ce que le bon Dieu ou le hasard vient de faire pour vous, le diable ne vous l’ôtera pas, je vous en donne ma parole. Qu’il vous suffise de savoir, pour être tranquille, que ce pavillon-là, voyez-vous, qui flotte sur l’arrière de mon brick, couvre et garantit la marchandise… Vous naviguerez avec nous, et si je ne vous pousse pas rondement dans la partie de la course, vous pourrez dire que c’est qu’il n’y aura plus d’eau à boire sur mer… Quel est ce monsieur qui vous accompagne ?

— C’est un aspirant de mes amis à qui je dois le bonheur de me voir libre.

— Veut-il courir aussi bon bord avec vous ?

— Merci, capitaine, pour le moment du moins. J’ai des raisons qui me retiennent encore dans la marine militaire.

— Tant pis, car à mon bord, il y en a pour tout le monde. Mais si le cœur ne vous en dit pas, vous n’en mangerez pas, voilà tout, et la part sera plus forte pour les autres goulus… Ah ça ! dites donc, père Mathias, car c’est votre nom, n’est-ce pas ? si vous voulez me faire plaisir, vous vous dégréerez en double de cet uniforme de prêtre, qui commence à faire rire trop nos gens. Tenez, les voilà tous, les gueux, à crier déjà qu’il y a un corbeau à bord, et ces gaillards-là, voyez-vous, sont si superstitieux…

— Qu’à cela ne tienne, capitaine ; le désarmement, allez, ne sera pas long, et pour commencer je me dépouille de ma robe et de mon rabat, à moins cependant qu’il n’y ait quelqu’un à confesser de ses péchés à votre bord…

— En douceur, en douceur, M. l’abbé… Tenez, donnez-moi toutes ces guenilles au mousse qui va aller les amarrer, comme un paquet pour effrayer les oiseaux, à la paume du mât de misaine… Cela sera plus farce que de les envoyer par dessus le bord, et j’ai dans l’idée que ce cotillon de prêtre nous portera bonheur, dans notre prochaine croisière.

Avec des gens du caractère du capitaine Moulson et de ses officiers, il n’était pas difficile de faire prompte connaissance et d’aller vite en amitié. Quelques heures après son introduction à bord du corsaire, Mathias se trouva installé au milieu de l’état-major et de l’équipage, comme si toute sa vie il avait couru la fortune avec d’aussi nobles compagnons. Pour moi, enchanté de la réception qu’on venait de faire à mon ami, je passai la nuit à bord du Solanger, entre le punch que le maître d’hôtel faisait ruisseler sur les tables de la grande chambre, et les chansons joyeuses, dont nos aimables convives assaisonnaient leurs copieuses libations…

Quand le jour vint mêler ses premiers rayons à la lueur des flambeaux pâlissans qui avaient éclairé la longue orgie de la nuit, on parla d’appareiller ; car la brise s’était faite pendant le temps que nous avions consacré à toutes nos bachiques folies… Le capitaine Moulson, habitué à mener de front et avec une égale ardeur ses plaisirs et ses devoirs, la bamboche et le service, ne fit qu’un saut, de la table de la grande chambre sur son banc de quart, et sa redoutable voix alla réveiller son belliqueux équipage, encore endormi sur le pont où chaque officier avait déjà pris son poste…