Le corsaire le Solanger, manœuvré par ses deux cents vaillans matelots, eut bientôt livré ses vastes huniers au souffle des vents qui semblaient demander à l’entraîner loin du port, où il n’avait fait qu’un trop long séjour… L’instant arriva de quitter l’ami que je venais de confier à la fortune, sous l’empire de laquelle allait s’aventurer le corsaire… Mathias, qui, jusque-là, avait conservé toute la gaîté de son caractère, perdit presque l’usage de la parole en me pressant dans ses bras ; et, les larmes aux yeux, le malheureux ne sut que me dire, d’une voix faible et entrecoupée : — Tu vas revoir Juliette… tu l’embrasseras pour moi… et tu lui diras…

— Je lui dirai que tu l’aimes encore…

— O toujours ! toujours !… Adieu pour toi ! adieu pour elle !

Assis seul, jusqu’au soir, sur un des sauvages rochers de l’île d’Aix, j’attendis, pour abandonner le rivage, que la nuit eût caché aux bornes de l’horizon, le point aérien que formait encore, en s’éloignant avec la brise frémissante, la voile presque imperceptible du Solanger… Et quand ce point eut disparu pour jamais à mes yeux mouillés de larmes, je prêtai l’oreille aux vagues gémissantes qui venaient se replier sur la grève solitaire ; et il me sembla que ces vagues, sur lesquelles le corsaire avait passé en bondissant, murmuraient encore les mots d’adieu que mon ami leur avait peut-être confiés pour moi !

XIV.
UNE CONQUÊTE D’ASPIRANT DE MARINE.

L’heureuse évasion de mon ami, qui venait en quelque sorte d’arracher à la sévérité de la discipline, une proie sur laquelle les autorités maritimes avaient peut-être compté, eut à Rochefort trop de retentissement pour qu’on ignorât long-temps la part que j’avais prise à la fuite de Mathias. La triste rigueur qu’on s’était proposé de déployer contre lui, menaça de s’étendre jusque sur moi, qui, en quelque sorte, devais être responsable d’une faute que l’on ne pouvait plus faire expier à celui que l’on appelait le vrai coupable ; et, pour échapper à ce reste de persécution et de haine, je pris le parti de m’éloigner d’une ville où l’on ne pardonnait ni aux belles actions ni au dévouement de l’amitié.

Muni d’une autorisation que le préfet maritime ne m’accorda que comme une faveur signalée, je retournai à Brest, d’où, quelques mois plus tôt, nous étions tous partis, moi et mes jeunes camarades, si pleins d’espérances, d’ardeur et d’illusions trompeuses.

Le lendemain de mon arrivée dans cette ville, après avoir joui du plaisir de revoir ma famille et mes amis, je crus n’avoir rien de mieux à faire que d’aller au spectacle, pour assister à une cabale d’aspirans qui, ce soir-là, devait éclater contre un acteur que je ne connaissais pas, mais que je me proposais de siffler avec toute l’ardeur que mes jeunes frères d’armes paraissaient vouloir déployer contre lui.

Le temps des cabales de spectacle est aujourd’hui passé dans les ports de mer. Mais, grand Dieu ! qu’à l’époque vers laquelle je reporte encore mes souvenirs, les aspirans de marine se montraient quelquefois redoutables dans les luttes du public contre les troupes dramatiques de la province ! Aucun moyen de triompher de la résistance des acteurs, ne répugnait à l’entêtement de ces âmes damnées, aguerries déjà contre des tempêtes bien autrement terribles encore que celles qui se déchaînaient sous les combles d’une salle de théâtre ! Une scène prise à l’abordage au milieu du vacarme : des coulisses renversées sur les musiciens de l’orchestre épouvanté ; des œufs gâtés tombant comme grêle sur la tête des spectateurs en fuite ; un lustre et des quinquets brisés sur les banquettes lacérées du parterre ; des oiseaux de nuit long-temps tenus en réserve dans des boîtes infernales, et lancés tout à coup dans l’espace, qu’ils remplissaient du bruit de leur vol sinistre ; des épées nues enfin se croisant quelquefois, au sein de ce désordre affreux, avec les baïonnettes de la garde appelée pour rétablir la tranquillité, tout cela n’était qu’un jeu pour ces jeunes diables à la figure encore imberbe et à la physionomie si naïve et si douce. Oh ! que les cabales aujourd’hui sont mesquines et froides auprès de ces cabales d’autrefois, si chaudes et si impétueuses ! Et l’on nous dit encore que le siècle s’est formé et que les mauvaises habitudes seules ont dégénéré !

A mon entrée dans la salle de spectacle de Brest, le vacarme projeté était commencé. En ma qualité de nouvel arrivé, je crus qu’il était de mon honneur de me signaler plus que les cabaleurs sédentaires, et de faire brillamment mes premières armes. Je ne risquai que trop, hélas ! de me faire distinguer dans cette mémorable soirée. De toutes les femmes que l’approche de l’orage avait épouvantées, une seule était restée dans les loges grillées des secondes galeries ; et, malgré l’ardeur avec laquelle je donnais l’exemple du tapage à mes autres camarades, je remarquai qu’au plus fort de la mêlée, la lorgnette de l’intrépide spectatrice n’avait pas cessé d’être dirigée sur moi. Quelque fat, à ma place, n’eût pas manqué d’attribuer au mouvement du plus tendre intérêt, l’attention avec laquelle la dame de la loge l’aurait observé. Mais moi, plus occupé encore de mes fonctions présentes que de vains projets de conquête, je pensai tout modestement ne devoir qu’à l’excès du zèle que j’avais déployé, la faveur d’être remarqué par l’inconnue, plus que ne l’avaient été les autres héros du scandale de la soirée.