Une nuée d’officiers-majors, qui m’avaient observé avec autant d’attention que la belle, mais avec des dispositions moins bienveillantes peut-être, m’entourèrent bientôt, pour me conduire probablement du sein de mon triomphe à bord du vaisseau amiral, lieu ordinaire réservé au châtiment des peccadilles des jeunes officiers de marine. Je devinai heureusement assez à temps les intentions hostiles des limiers du major-général, pour opérer rapidement la retraite que me prescrivait la prudence ; et, du pas le plus agile, j’abandonnai, au moment le plus critique, le théâtre d’une victoire que la police maritime ne m’aurait disputée qu’avec un succès trop certain.
Je franchis, en un clin d’œil et à la faveur de l’obscurité, les portes du théâtre, encore entourées de troupes. Quelqu’un suit mes traces, et je redouble de vitesse, m’imaginant avoir à mes trousses un officier-major au moins… Une voix m’appelle par mon nom. J’écoute : c’est une voix de femme, et je m’arrête… — Trouvez-vous demain, à cinq heures du matin, rue de la Filerie, numéro 11, maison de madame Delatour, dentiste, me dit une personne que je crois reconnaître pour une une vieille dame. Je veux répondre, mais l’officieuse ménagère a déjà disparu dans la foule qu’elle a regagnée, en laissant seulement à mes oreilles le son de ces mots que je me répète avec étonnement : Trouvez-vous demain, à cinq heures du matin, rue de la Filerie, numéro 11, chez madame Delatour, dentiste.
A dix-huit ans, avec de l’éducation et quelque esprit, on a tout ce qu’il faut pour se croire destiné à devenir un homme à bonnes fortunes. Mais, grand Dieu ! qu’il en coûte quelquefois, aux débuts de la carrière de Lovelace, pour attendre, avec une certaine philosophie, l’heure d’un rendez-vous avec une femme que l’on ne connaît pas ! Je sortis après avoir entendu les mots que la vieille venait de me dire si précipitamment, persuadé que de toute la nuit il me serait impossible de fermer l’œil ; et, pour mettre autant que possible le temps de l’attente à profit, je courus dans la rue de la Filerie, avec l’intention de guetter au passage la belle avec laquelle je m’attendais le lendemain à avoir le plus délicieux tête-à-tête. Je ne vis rien, si ce n’est le numéro de la maison qu’on m’avait indiquée, et aussi l’enseigne de la dentiste, qui occupait le rez-de-chaussée. Il me vint bien à l’idée, faute d’indices plus satisfaisans, de prendre des informations dans le voisinage sur le compte des locataires qui habitaient le logis ; mais la crainte de commencer par une indiscrétion dangereuse une aventure qui s’annonçait pour moi sous l’apparence du plus piquant mystère, me fit bientôt renoncer à mon projet d’enquête, et je pris le parti d’attendre, en me promenant et en me repromenant dans les quartiers silencieux de la ville, l’heure encore si éloignée du bonheur qui me procurait déjà les plus voluptueuses rêveries.
Que de femmes, pendant ce temps, passèrent dans mon imagination si tendrement excitée par le vague espoir que l’avertissement de la veille avait jeté dans mon cœur et dans ma jeune tête ! Nul doute, me disais-je avec complaisance, que la dame à laquelle j’ai plu, ne soit celle qui, pendant la cabale, m’a lorgné si obstinément… Mais quelle peut être cette belle inconnue ? Quelque femme de la petite vertu ? Oh non ! elle occupait une des loges louées à l’année ; sa mise m’a paru de la dernière élégance, et la maison qu’elle habite offre une certaine apparence de luxe… Et si c’était plutôt quelque femme de bon ton qui se fût éprise de moi en me voyant faire plus de vacarme que tous les autres ensemble… On dit que les femmes de la société ont un faible très-prononcé pour les mauvais sujets ; et ma foi, à ce titre, il se pourrait bien que ma conduite au spectacle eût séduit, par l’éclat même du scandale, quelqu’une des beautés qui font l’ornement des salons de nos autorités… Pardieu, il serait plaisant qu’une circonstance qui devait me conduire, en bonne conscience, tout droit au vaisseau amiral, me procurât une de ces aventures exquises pour lesquelles j’ai toujours eu un goût si déterminé et jusqu’à présent si stérile… Et Juliette, cette pauvre Juliette, que j’avais tant promis à mon ami Mathias de voir pour lui et pour moi à mon arrivée à Brest ! Malheureux que je suis ! je n’y ai encore pas plus songé qu’à l’an quarante… Je n’ai pas même pensé à m’informer de ce qu’elle peut être devenue et quel sort il a plu à la Providence de lui réserver après notre brusque départ… Elle gémit peut-être, la pauvre créature, en implorant, dans sa détresse, le souvenir de ses anciens amis, comme un talisman contre la séduction dont elle a été probablement environnée, sans expérience, sans protection, sans défense ; et, tandis qu’avec tant de facilité je pourrais trouver encore en elle une maîtresse, une amie, et je soupire après le moment de faire une infidélité à la seule femme que je devrais chercher parmi toutes les femmes…
Cinq heures sonnèrent enfin, et j’étais en face du numéro 11… Mes yeux, depuis une bonne demi-heure au moins, n’avaient pas cessé d’être fixés sur la porte de cette bienheureuse maison. La porte s’entr’ouvre doucement, et une femme d’une cinquantaine d’années, l’index posé discrètement sur la bouche, me fait signe de la suivre… J’étais déjà sur ses pas avant qu’elle fût rendue au pied des escaliers… Je monte tout palpitant d’espoir, en effleurant à peine les marches que je monte quatre à quatre. Un loquet claque sur la porte d’un des appartemens du deuxième étage : j’entre, et je tombe étonné, ravi, enchanté, dans les bras de Juliette…
Ma joie fut si vive, en retrouvant d’une façon si inattendue notre ancienne gouvernante, que, quelques minutes après l’avoir embrassée, j’eus à peine assez de calme d’esprit pour lui dire : — Et à quelle faveur du ciel dois-je le bonheur de te revoir si bien mise et si bien logée, ma pauvre Juliette ?
— Tu vas le savoir, mon ami, me répondit-elle presqu’aussi émue que moi ; mais, avant tout, apprends que je m’appelle maintenant mademoiselle Olinda.
— Et pourquoi Olinda et plus Juliette ?
— Parce que mon protecteur a trouvé sur la carte marine le nom d’Olinda, qui est, m’a-t-il dit, celui d’une province du Brésil. Ce nom lui a paru plus distingué que celui sous lequel j’étais connue quand j’étais avec vous autres ; et, en effet, je commençais aussi à le trouver bien commun.
— Ah ! c’est la raison pour laquelle on t’a donné le nom d’Olinda ! Mais quel est donc ton protecteur ?