— Il faisait un tapage ce gaillard-là !

— Un tapage horrible, j’en conviens, et qui m’a scandalisée au dernier point ; mais à votre place, au lieu de le punir et de risquer à l’irriter par un traitement qu’il attribuera à un sentiment dont vous êtes incapable, il me semble que je le laisserais tranquille.

— Tu le crois ? C’est pourtant un assez mauvais garnement, et l’occasion de le punir m’a paru belle.

— Raison de plus, peut-être, pour ne pas donner à la malignité ordinaire de ces messieurs un prétexte d’élever des doutes sur le motif qui vous ferait agir.

— Oui, ce que tu dis là me paraît en effet assez bien pensé… Nous y réfléchirons encore et puis nous verrons… Mais à propos, ma tendre et belle amie, puisqu’une circonstance toute particulière m’a amené aujourd’hui chez toi de si bonne heure, je me permettrai de réclamer de ta complaisance le sacrifice que tu veux bien faire, tous les deux jours, à l’une de ces faiblesses que les hommes de mon âge ne peuvent pas toujours vaincre… C’est du reste, et tu me rendras cette justice, la seule exigence que je me permette avec toi… Tu as ici tout ce qu’il te faut, n’est-ce pas ?

Ces paroles du général, encore assez obscures pour moi, me firent trembler. Je me crus exposé à être surpris comme un nigaud dans la cachette où l’imprévoyance d’Olinda m’avait relégué, et malgré les signes tranquillisans que la belle me faisait à l’insu du général, je ne fus pleinement rassuré que lorsque celui-ci dit en s’adressant à la belle, et après avoir jeté sur le lit son habit et sa cravate :

— Je conçois fort bien, ma toute jolie, tout ce que l’idée d’une telle jouissance, peut offrir de bizarre en apparence. Mais quand on a vécu comme moi, et que l’on sait attacher un prix réel aux douces complaisances d’une amie, il est de ces riens qui enchantent, qui vous suffisent et qui font qu’on aime cent fois plus qu’on ne le ferait sans eux, la femme assez bonne pour flatter nos petits caprices… Crois-tu, belle-belle, que l’eau que tu as au feu soit assez chaude ?

— Elle n’est que tiède, mon ami.

— C’est ce qu’il faut : voilà de l’essence de savon qui n’a pas sa pareille, et dont je me suis muni ce matin même. Que ta douce main, déjà si jolie, sera belle dans cette mousse si blanche, et pourtant moins blanche encore que tes doigts caressans…

Je l’avouerai, quelque envie de rire que dût me donner la singulière fantaisie du général, je ne pus m’empêcher de faire des réflexions assez sérieuses sur la scène étrange qui s’offrait à mes yeux, et je me trouvai presque humilié pour ce vieil officier que quelques bons services avait illustré, en le voyant se livrer avec la capricieuse docilité d’un enfant, à la manie de se faire savonner le menton par la main de sa maîtresse… Jamais l’idée d’une aussi bizarre volupté ne s’était présentée comme une chose possible à mon esprit, encore assez peu versé dans la connaissance des infirmités amoureuses de notre espèce… Voilà donc, me disais-je, un homme dont le courage a été éprouvé dans cent combats, dont l’autorité est respectée par tout un corps honorable, réduit, pour satisfaire la plus sotte et la plus puérile envie, à implorer la complaisance d’une grisette qui le méprise en cédant à la bizarrerie de son puéril caprice ! Oh, si tous les officiers de marine qui ont éprouvé la sévérité de notre major-général pouvaient le voir comme moi, se faisant savonner le menton par Juliette, quelle opinion ils auraient de leur vénérable chef !… Et c’est lui qui voulait m’envoyer à l’Amiral pour avoir fait du bruit au spectacle ! Ah qu’il y vienne, maintenant que je tiens le secret d’une de ses honteuses faiblesses ! Je l’en défie bien, le vieux sybarite à savon mousseux…