« Cher amour,
» Ce matin, je vous ai trouvée encore plus belle, s’il est possible, que vous ne l’étiez hier. Je ne sais à quoi attribuer cela, si c’est à votre beauté qui s’épanouit chaque jour progressivement, ou à mon attachement, qui, en s’augmentant, vous rend à chaque minute plus séduisante à mes yeux. Mais, tout ce que je puis vous dire, c’est que je t’aime de tous les sacrifices que je suis disposé à faire pour ton bonheur… J’ai brûlé dans ma vie bien des parfums aux pieds de plus d’une jolie femme ; mais jamais, je crois, je n’ai offert à la beauté, un encens aussi sincère et aussi pur que celui que je fais fumer à tes autels… Charmante mignonne, je t’ai trouvée souffrante ce matin, et ta migraine m’a alarmé ; mais la touchante complaisance avec laquelle tu as vaincu ta douleur, pour sourire à un de mes petits caprices, m’a pénétré jusqu’au cœur ; et, pour consacrer, comme l’époque d’un tendre sacrifice, le moment où j’ai reçu de toi une marque de la plus insigne bonté, j’ai fait graver, sur l’anneau que je t’envoie, la date du jour où tu m’as accordé la preuve la plus précieuse de ton amour et de ta charmante docilité.
» Adieu, mille fois adieu, avec mille baisers de ton tendre et dévoué amant… »
— Mais c’est une lettre tout comme une autre ! dis-je à Olinda après avoir lu le poulet, et elle mérite une réponse, et une réponse en règle encore. Je trouve même que cet homme écrit assez passablement le sentiment pour un officier-général, et, avec trente ans de moins chez l’individu, le style pourrait ma foi, valoir celui de la plupart de nos jeunes faiseurs de billets doux à la semaine. Voyons, ma petite, un verre de liqueur ! Bien ! bois-en d’abord la moitié, — de l’encre, du papier, une plume ; un baiser par dessus tout cela, car il me faut aujourd’hui de l’inspiration… C’est bien, voilà les idées qui commencent à germer dans ma tête, que je sens s’échauffer par degrés…
J’écrivis alors l’épître suivante, entre les assiettes du déjeuner ; Olinda, appuyée sur mon épaule, suivait de l’œil le mouvement fébrile de ma plume. Cela faisait un tableau charmant pour nous.
« Aimable et cher ami,
» Quelque précieuses que soient pour moi toutes vos bontés, je vous dirai qu’elles me jettent souvent dans la plus grande perplexité. Comment, en effet, pourrais-je jamais reconnaître d’une manière digne de vous et des sentimens que vous m’inspirez, les bienfaits dont vous ne cessez de combler une femme qui n’a à vous offrir que son cœur et son amour ? Oh ! Combien je porte envie au sort de celles qui peuvent, par des sacrifices constans et un dévouement sans bornes, répondre à la tendresse qu’elles ont inspirée et au désintéressement de l’amant qu’elles ont choisi ! Mais une si douce satisfaction ne m’est pas réservée, et je sens que si beaucoup d’amour est quelque chose pour vous, c’est encore trop peu pour moi ; et, moins vous êtes exigeant, et plus je m’en veux de ne pouvoir vous prouver que par l’attachement le plus sincère, quel est l’excès de ma reconnaissance.
» Savez-vous que vous êtes mille fois trop bon, aimable ami, de vous occuper de ma migraine ? Votre présence, dont j’ai trop peu joui aujourd’hui, a suffi pour la dissiper ; et quand le cœur est satisfait, il reste bien peu de place à la douleur, même dans la plus mauvaise tête… Votre anneau est divin, et j’espère bien qu’il deviendra un talisman contre tous mes maux, quels qu’ils soient, en me rappelant une des époques les plus douces de ma vie. Mais je ne vous cacherai pas, tout en acceptant vos galanteries, que je suis très-fâchée contre vous ; oui, très-fâchée, mon ami, et tout de bon encore ! Je veux bien que vous m’aimiez à la folie, mais je ne prétends pas que vous fassiez des folies pour me prouver votre amour. Les seuls gages de tendresse auxquels je tienne, ce sont vos charmantes lettres, car ceux-là au moins je puis les porter sur mon cœur, sur ce cœur que vous avez pénétré, méchant, de la plus vive et de la plus inaltérable reconnaissance.
» Je ne dis pas comme vous, mille amitiés, mille baisers, mais une seule amitié et un seul baiser, pourvu que l’un et l’autre soient éternels comme les sentimens de votre affectionnée.
» Olinda. »
— Eh bien ! comment trouves-tu celle-là, pour la première ? demandai-je à ma déité après avoir achevé mon épître d’un seul coup de plume.
— Mais très-bien ! me répondit-elle, trop bien peut-être ; je crains que le progrès du style ne paraisse trop sensible, aux yeux de mon correspondant.
— Bah ! laisse donc ! Un connaisseur qui a pris le style de la Nouvelle-Héloïse pour le tien, pourra, à plus forte raison, te passer le luxe inaccoutumé d’une rédaction d’occasion, d’une épître improvisée entre la poire et le fromage. Ah ! il en verra bien d’autres, va, le luron !
— Oui, mais c’est qu’en m’appropriant les lettres de Julie à son amant, j’avais bien soin de faire des fautes d’orthographe, pour ne pas m’exposer à laisser découvrir un stratagème qui m’aurait trahie.
— Eh bien ! c’est là la précaution qu’il te faudra prendre aussi en copiant mes lettres. Mais voyez donc la ruse de cette petite plagiaire ! Oh ! pour tromper, il n’y a que les femmes ! Elles naissent toutes avec l’instinct des petits détours et de la plus aimable supercherie !… Allons, sans perdre de temps, prends-moi une feuille de papier rose ambrée, et tâche de me copier proprement ce chef-d’œuvre, et en avant surtout les fautes d’orthographe, par précaution !
Olinda copia, dénatura ma missive, du mieux qu’elle put, et quand la besogne fut terminée, nous nous livrâmes, fort contens de notre espièglerie et assez rassurés sur l’avenir, à un entretien demi-sentimental, demi-fou, qui dura jusqu’au soir. Favorisé par les premières ombres de la nuit, j’opérai tranquillement ma retraite du logis, me promettant bien de revenir le lendemain recueillir des nouvelles de l’effet merveilleux que j’attendais de ma première épître à notre vieux et nouveau Saint-Preux.