XVI.
L’ÉPITRE EN VERS.

J’en suis fâché pour les athées incorrigibles ; mais il est une concession que je serai toujours en droit de forcer leur entêtement théiste à faire à l’expérience d’un fait irrécusable : c’est qu’il est un Dieu pour les amans qui trompent. Comment expliquerait-on autrement que par l’existence d’une protection providentielle, l’impunité dont jouissent la plupart des femmes qui trahissent leurs devoirs, et le bonheur des jeunes séducteurs qui trahissent à leur tour les femmes qu’ils ont rendues infidèles ? Si le hasard seul, avec son aveugle fatalité, présidait aux intrigues amoureuses comme à tout le reste des choses d’ici-bas, comment pourrait-il se faire que ce hasard tournât presque toujours contre les époux trompés en faveur des amans trompeurs ? Les chances du destin ne se partageraient-elles pas à peu près également, entre les uns et les autres, et pour dix maris dupés, ne rencontrerait-on pas dix maris clairvoyans et sévères ? Mais non, bien évidemment non : ce n’est pas le hasard qui peut faire que les époux soient toujours condamnés à ignorer les derniers, ce que tout le monde sait sur leur compte, et qui peut arranger toutes les choses de ce monde, de manière à éviter aux amans les périls que devraient naturellement leur faire courir leur imprudence ordinaire et leur trop coupable indiscrétion. C’est donc très-sûrement une providence cachée, mais une providence réelle qui favorise à la fois et les gens qui doivent être trompés, en leur inspirant une aveugle confiance, et les hommes moins heureux peut-être qui font gloire de tromper les autres, en jouissant de la plus complète et de la plus inconcevable impunité.

Je n’éprouvai que trop peut-être, pour la gloire de mes mœurs, l’effet de cette providence protectrice de l’audace des amans fortunés. Pendant trois mois, je fus assez heureux pour entretenir, avec la vive et tendre Olinda, des liaisons auxquelles un peu de contrainte et quelques contrariétés prêtaient un charme qui suffisait pour éloigner de nous, l’ennui que nous aurions eu tant de peine à éviter au sein d’une existence plus libre et moins illégitime. Presque tous les jours, il est vrai, il me fallait acheter, en écrivant une lettre au général, le plaisir d’abuser cet excellent homme. Mais ma correspondance pseudonyme semblait le rendre si heureux, et elle nous avait procuré jusque-là de si étranges incidens, que je m’étais résigné, sans trop de répugnance, au devoir épistolaire dont ma maîtresse avait jugé à propos de m’abandonner tout-à-fait le soin. Écrire à peu près chaque matin, une lettre pour mon propre compte, à l’un de mes amis ou de mes parens, aurait été un travail au dessus de mes forces et de ma paresse ; mais correspondre au nom de ma maîtresse avec le vieillard aux dépens duquel nous nous amusions tous deux, c’était pour moi quelque chose de si piquant, que j’aurais usé, je crois, sans ennui à ce métier, toutes les plumes d’un ministère.

Malgré tout l’attrait que pouvaient m’offrir cependant la nature et la bizarrerie de mes relations avec la belle protégée du major, il m’aurait été difficile peut-être d’éviter la satiété que la fréquence de nos entrevues devait amener entre deux amans de notre caractère et de notre âge. Mais par un des priviléges singuliers attachés à la destinée de ma maîtresse, j’éprouvai bientôt dans l’inconstance même de son humeur et de ses impressions, un changement qui contribua à varier l’uniformité de notre situation et du sentiment qu’elle m’inspirait.

Olinda, au bout de quelques semaines, s’avisa, à propos de quelques circonstances que je lui rappelai en parlant de sa vie passée, d’avoir des scrupules et d’éprouver sur son avenir des terreurs que toute mon éloquence et mon sang-froid ne purent que bien difficilement effacer de son imagination troublée.

— Croirais-tu, me dit-elle un jour, que maintenant, pour peu que tu restes quelques heures éloigné de moi, j’ai peur !

— Et peur de quoi ? lui demandai-je en feignant d’ignorer l’objet de ses alarmes.

— Peur de moi-même et du sort inévitable que je me prépare. Quand tu rentres, mon ami, et que tu me surprends les yeux tout rouges, tout gonflés, c’est que j’ai pleuré pendant toute ton absence. Je sens depuis quelque temps que j’ai besoin d’avoir près de moi quelqu’un qui m’aime un peu, quelqu’un qui ne me méprise pas trop, et qui puisse me protéger enfin contre un pressentiment funeste dont je suis sans cesse poursuivie, obsédée ! Si comme les autres femmes, auxquelles je ne mérite que trop d’être comparée, je passais toute ma vie dans la dissipation et le bruit du scandale, je pourrais m’étourdir aussi comme elles, sur les torts de ma conduite et de mon existence ; mais toujours seule avec toi ou en présence de l’homme que je t’ai sacrifié, j’ai eu trop souvent l’occasion de me recueillir en moi-même pour ne pas éprouver le vide de ma situation et les remords plus cruels encore qui viennent m’épouvanter… Et puis, tu te rappelles les mots que ma pauvre mère laissa échapper de ses lèvres mourantes en nous regardant avec pitié, mon frère et moi : Ma fille, me dit-elle, tu mourras bien malheureuse !… Tiens, je crois encore entendre cette terrible prophétie ; et ces mots, que je ne puis éloigner de ma pensée, viennent sans cesse m’effrayer au sein des nuits que je suis condamnée à passer loin de toi. Oh ! je t’en prie, reste auprès de moi, mon ami, ne m’abandonne pas, comme tu le fais si souvent, aux terreurs subites de mon imagination délirante… ne me laisse pas trop long-temps livrée à mes réflexions… Je crois que je me tuerais !…

— Mais quelle funeste idée, Olinda ! Qu’y a-t-il donc de si coupable, de si criminel dans ta conduite ? Les erreurs que tu te reproches si amèrement, ne peuvent-elles pas être plutôt imputées à ta destinée qu’à toi-même ?

— Et qu’elles soient de la faute de ma destinée ou de la mienne, en suis-je donc moins malheureuse ? Tiens, il ne faut rien chercher à me cacher, par pitié, car je suis résignée à tout. Un jour, tu me quitteras, et, si j’en crois mes secrètes alarmes, ce jour ne peut être éloigné, car enfin, nous ne pouvons plus long-temps encore nous flatter de réussir à tromper, comme nous l’avons fait jusqu’ici, l’homme confiant à qui je dois des bienfaits que je mérite si peu. Eh bien, alors que deviendrai-je, Édouard ? La plus misérable et la plus méprisable, non pas des créatures de mon sexe, mais des femmes abjectes qui déshonorent ce sexe… Oh, cette seule idée me révolte, contre moi et contre le sort que je suis condamnée à subir… Et tu me demandes encore de quoi j’ai peur ! Mais, malheureux, c’est de moi que j’ai peur, c’est de moi-même que je suis épouvantée… Mais non, n’est-ce pas, tu ne me quitteras pas, quels que soient et ma misère et ma honte… Tu as trop bon cœur, n’est-ce pas, mon ami ? Tu resteras avec moi toute la journée, toute la nuit, surtout… S’il vient, je te cacherai, comme un talisman contre mes tourmens… S’il te surprend ici, et bien nous resterons encore ensemble ; je travaillerai alors pour vivre, nous vivrons dans l’indigence, mais au moins tu me consoleras, et je serai moins malheureuse encore, pauvre avec toi, que riche avec lui. N’est-ce pas, mon ami, que tu vas rester ?