Inconcevable caractère des femmes vouées à la dépravation des sens et du cœur ! Olinda, après m’avoir rempli moi-même du sentiment de ses frayeurs, oubliait bientôt à mes côtés, l’impression funeste dont elle m’avait glacé, pour se livrer un moment après, aux distractions les plus puériles, à la gaîté la plus folâtre. Après avoir réussi à l’arracher à sa passagère mélancolie, à ses remords, à ses vertiges, c’était elle qui quelquefois était obligée de dissiper la tristesse profonde dont elle-même m’avait pénétré… Elle chantait alors, elle dansait ; un rire d’enfant effaçait sur ses traits, les larmes fugitives qui les avaient inondés quelques minutes auparavant, et je l’avouerai, cette mobilité d’impressions, qu’elle me faisait partager au gré, pour ainsi dire, de ses douloureux caprices, m’attachait à elle par tout ce qu’il y a de puissance pour nous, dans l’inconstance et la frivolité d’humeur d’une femme.
Les lettres du général avaient surtout le pouvoir d’arracher Olinda à ses accès de mélancolie, et de faire une heureuse diversion à ses plus cuisantes alarmes. Un matin je la trouvai riant aux éclats, contre son habitude, je dis contre son habitude, car pendant mes absences, assez fréquentes, il n’était rien au monde qui pût dissiper la tristesse qu’elle éprouvait à se trouver seule.
— Et à quel favorable hasard dois-je le bonheur, lui dis-je en entrant, de te trouver aujourd’hui d’une aussi folle gaîté ?
— Vois, me répondit-elle, la lettre que je viens de recevoir de mon autorité maritime ! C’est encore la chose la plus plaisante que ce digne homme m’ait écrite. Croirais-tu bien qu’il s’imagine que la tristesse qu’il remarque en moi depuis quelque temps, provient d’un effet encore secret, dont il se croit modestement la cause !
— Ah bien, il ne manquerait plus que cela, par exemple !
— Et il ajoute, que si je le rendais père, il braverait tous les préjugés et les convenances pour épouser la mère de son enfant. Le pauvre cher homme !
— Quel dommage que… !
— Mais plaisantes-tu ? et penses-tu donc que cet événement, s’il était réel, rendît déjà mon sort si beau ?… Il dit bien autre chose encore, va. Mais ce qui l’afflige le plus, en songeant à la possibilité d’unir légitimement sa destinée à la mienne, c’est son âge, et là-dessus il me défile les choses les plus touchantes du monde, c’est presque une, comment appelles-tu déjà cela… une élégie ; et j’ai cru d’abord en lisant ses doléances, qu’il m’écrivait en vers, tant il a pris un ton piteux pour me conter ses amoureuses peines…
— Eh, non, c’est bien en prose qu’il t’écrit… Mais écoute, pour achever de lui tourner la tête, moi je me charge de lui répondre cette fois en vers. Depuis long-temps, tu dois remarquer qu’il a cessé de te féliciter sur les progrès de ton style, et j’en suis assez peu surpris, par la raison toute simple, qu’il est difficile de rendre le perfectionnement sensible, lorsque pendant trois mois l’on parle le même langage en quatre-vingt-dix lettres consécutives. Mais en sautant tout d’un bond, de la vile prose à la sublime poésie, le pas devra lui paraître immense, et le vieillard sera, j’en suis sûr, enchanté de cette subite transformation de coloris, à laquelle du reste j’ai eu le soin de le préparer, en m’élevant presque à une hauteur poétique dans les dernières épîtres que je lui ai adressées pour toi. C’est le langage des Dieux, ma fille, qu’il nous faut parler à ce barbon… Donne-moi son billet que je le relise.
— Mais je te l’ai donné… Tiens, tu l’as même encore dans tes mains !