— Mais quel inconcevable effort sur toi-même a pu t’inspirer cette résignation, toi auparavant si susceptible, si exigeante ?
— Quel effort ! Le malheur et la prière. J’avais trop de terreur dans l’âme, pour ne pas chercher ailleurs que dans tes bras, et autrement qu’en trompant l’homme qui se confiait à moi, un adoucissement à mes remords. Maintenant je ne suis plus aussi épouvantée ; maintenant, je pleure avec moins d’amertume, et maintenant enfin j’espère !
Un jour, en ne rentrant chez moi que le soir, dans l’appartement que j’occupais seul, loin du quartier qu’habitait ma maîtresse, j’apprends que Juliette m’a fait demander plusieurs fois depuis le matin. Je cours près d’elle, craignant de la trouver malade et redoutant d’avoir à apprendre de sa bouche quelque nouvelle fâcheuse. Je la trouve au contraire toute rayonnante de joie, les yeux encore humides, mais humides des larmes du bonheur : sa figure était enchanteresse… Tiens, vois, me dit-elle, en me serrant étroitement dans ses bras tout tremblans, vois à présent si j’avais tort d’avoir placé ma confiance dans la bonté du ciel : elle me présentait une lettre, une lettre à son adresse. Sans prendre le temps de chercher à reconnaître l’écriture, j’ouvre et je lis :
« Baltimore, le… 1809.
» Ma bonne petite Juliette,
» Vive la joie, morbleu ! vive à jamais la joie et les enfans de la mère Gaudichon ! La gueuse de fortune a cessé enfin de faire la bégueule avec ton très-humble ; et je viens de la mener si brusquement, qu’elle a été forcée d’abaisser son grand pavillon pour moi. Je commande pour les Américains un beau corsaire avec lequel j’ai hâlé déjà en dedans plusieurs prises en courant pour plus de sûreté sur tous les navires que je rencontre. Les piastres ont plu comme grêle sur mon pont, et comme je ne sais pas jouir sans penser à mes amis, je t’envoie, si la présente a le bonheur de te retrouver dans ton même logis, un billet de quatorze cents francs sur MM. L.-F… et M… de Brest, pour tes premiers besoins et en attendant mieux. »
— Ce bon Mathias ! Oh ! que je suis heureux de le savoir tiré de peine !
— Tiens, et voici le billet de quatorze cents francs. Mais continue.
» Pour tes premiers besoins, et en attendant mieux. Mais attention : si, comme je le présume, la vie de France t’ennuie, et qu’il te prenne fantaisie d’embellir l’existence d’un riche capitaine de corsaire, embarque-toi sur le premier navire que tu trouveras, et viens demander à Baltimore le capitaine Mathias qui brûle, le scélérat, de te presser avec transport sur son cœur, toujours chaud, toujours amoureux… Je te dirai, sans compliment aucun, que j’ai vu, dans mes courses, des femmes de toutes les couleurs et de tous les gabarits ; mais aucune, non, jamais aucune, ou le diable m’enlève, n’est digne de te décrotter les souliers, pour la gentillesse et les agrémens personnels ! C’est toi enfin, toi seule que je veux pour compagne, et loin de toutes les autres beautés, blanches, noires, rouges et vertes, après ton arrivée… Je t’attends en conséquence ici, sous un mois ou deux, pour peu que l’envie de vivre comme une princesse t’engage à faire la traversée, au bout de laquelle tu trouveras, dans le palais de ton serviteur, place au feu du cœur, au lit de l’amour et à la chandelle de l’amitié. Ah ! ces gueux d’officiers supérieurs ne voulaient pas m’embarquer à leur bord ! eh bien ! j’ai réussi à m’embarquer tout seul, moi, et je commande en roi, sur ces flots où mes persécuteurs imbéciles n’osent seulement plus montrer le bout du nez.
» A propos, si tu tombes à Baltimore pendant une de mes courtes absences, tu n’auras qu’à te loger, provisoirement, comme une reine, dans la plus belle auberge venue, et mes banquiers, MM. Downer et Mariner qui ont reçu mes ordres à cet égard, te compteront des piastres comme grêle, car, ainsi que j’ai eu l’honneur de te le dire plus haut, la piastre donne ici pour moi… et en foudre encore ! Adieu, âme de ma vie, pars, viens, arrive ; je t’attends et je t’embrasse mille fois, jusqu’à l’intersection des deux lignes droites selon lesquelles doivent filer nos destinées dans ce chien de bas monde.
» Ton époux futur,
» Mathias, capitaine du corsaire la Julia.
» P. S. Un instant ! Si tu vois Édouard, dis-lui bien que les amis des amis ne sont pas devenus des Turcs, et que s’il a besoin d’argent, j’en gagne ; tu le prieras, ce brave camarade, de t’embrasser à t’étouffer, de ma part, et de t’embarquer pour venir me rejoindre, et de te faire la conduite, s’il n’a pas autre chose à faire. Je vous embrasse tous en bloc, et solidement. Mes complimens aux autres ; et n’oubliez pas, ma belle, que :
» Je vous attends à l’ombre de la nuit ! »
— Eh bien mon ami, que dis-tu de cela ?
— Quelle singulière circonstance !
— Et quel parti me conseilles-tu de prendre ?