— Allons, encore des soupçons sur la générosité de mes sentimens pour toi… Oh ! voilà bien les femmes ! Toujours elles nous rendent responsables du bonheur qu’il n’est pas en notre pouvoir de leur procurer. Voyons, dépendait-il de moi de te rendre aussi heureuse que tu aurais dû l’être dans la position où je me trouvais, et peux-tu avec justice me faire un crime de n’avoir pas eu assez de fortune pour te rendre agréable l’existence que tu m’avais vouée ?
— La fortune, la fortune ! Tiens, mon ami, laissons tout cela de côté aujourd’hui ; c’est un voile bien épais qu’il faut jeter sur le passé… Mais, mon Dieu, que je suis malheureuse ! Il me semble que partout je ne rencontre qu’égoïsme, et que Mathias seul soit venu pour me venger du monde entier et de l’endurcissement de ceux que j’ai aimés plus que lui… Et encore, si, après mon départ de ces tristes lieux, j’étais sûre de laisser quelques regrets ici, je crois que j’abandonnerais pour toujours mon pays avec moins de désespoir… Mais une fois partie, rien pour moi, rien que la triste satisfaction d’avoir contribué au repos de l’homme qui a depuis long-temps cessé de répondre à mon attachement… Oh oui ! oui, pleure, pleure avec moi, mon ami, pour me faire croire encore que tu ne me verras pas m’éloigner avec une joie secrète ou avec une froide indifférence. Oh ! tes larmes ne m’auront jamais fait autant de bien… Tiens, c’est en sortant ainsi de tes bras, mouillée de tes pleurs, émue de tes dernières caresses, que je voudrais m’éloigner rapidement, et disparaître à tes yeux abattus, pour ne te revoir jamais !…
Les derniers désirs de ma pauvre maîtresse furent bientôt exaucés. Je redoutais trop ma propre faiblesse et la sienne, pour ne pas profiter de l’occasion qui s’offrait de prévenir les retours de notre commun entraînement. J’allai trouver le capitaine du bâtiment, qui, dans quelques jours, devait faire voile pour New-York. Le prix et les conditions du passage furent arrêtés entre lui et moi. Dans toute autre circonstance, le zèle et la célérité que je mettais à régler tous les petits préparatifs du voyage, auraient pu inspirer des doutes à mon amie sur le désintéressement et la sincérité de mes sentimens ; mais elle se montrait si résignée et si attendrie, que les soupçons qu’elle avait d’abord conçus, s’évanouirent tout-à-fait dans son âme au moment du départ, pour ne faire place qu’à la sensibilité la plus vive et à la douleur la plus expansive. Moi-même je voulus l’accompagner à quelques lieues en mer, et quand il fallut m’arracher de ses bras, je la laissai évanouie dans la chambre que le capitaine lui avait réservée à bord de son navire…
Le bâtiment s’éloigna, emportant au loin sur les flots, un des êtres qui m’avaient été les plus chers ; et, en me rappelant le départ de Mathias à l’île d’Aix et en voyant ensuite Juliette partir comme lui pour aller le rejoindre si loin de moi, je ne pus m’empêcher de verser des larmes amères sur cette destinée qui semblait me condamner à confier aux caprices de l’Océan, tout ce qui, jusque-là, m’avait le plus intimement attaché à la vie !
XIX.
LA RENCONTRE EN MER.
Bien long-temps après toutes ces aventures et ces folies que je viens de vous raconter, je me trouvai avec une centaine d’autres petits aspirans comme moi, expulsés pour cause d’opinion, à ce qu’on nous disait alors, de cette marine militaire dont, un instant au moins, nous avions été l’espérance et presque l’honneur ; et proscrits sur les mers, où moi et mes compagnons d’infortune nous cherchions à gagner notre vie, nous nous retrouvions çà et là avec ravissement, dans tous les coins et recoins du monde, les uns négriers ou capitaines marchands, les autres devenus corsaires colombiens, mexicains, brésiliens, etc., et tous enfin gaspillant gaîment sur les deux océans, la science nautique, qu’à une autre époque nous nous imaginions avoir acquise pour le service de la France et la gloire de la patrie.
Dans ce partage si étrange de fortunes si diverses, le commandement d’un bâtiment de commerce m’était échu à la suite de bien des campagnes ; et, fidèle au sein de ma vie aventureuse, à toutes mes douces affections de jeunesse, j’avais cherché dans mes courses multipliées au Brésil, à la côte d’Afrique et aux Antilles, à découvrir les traces de mon ami Mathias et de Juliette, faibles et vaines traces sur ces flots, où leur destinée devait les avoir conduits après notre séparation. Mais, par l’effet sans doute de cette fatalité qui semblait s’être attachée de si bonne heure à l’existence de mes deux amis, il m’était arrivé de rencontrer à peu près toutes nos autres connaissances, sans pouvoir réussir à recueillir aucun indice sur le compte de ceux-là mêmes dont le sort m’intéressait le plus vivement.
Désespéré de l’inutilité de mes recherches, j’avais renoncé à demander Mathias et Juliette à tous les rivages que j’abordais, mais sans pour cela avoir oublié les deux êtres qui avaient eu le privilége de marquer dans ma carrière les deux époques les plus chères de toute mon existence… Amour et amitié, c’était sous ce double symbole que se présentait encore souvent à ma pensée, le souvenir de mes deux pauvres amis. Mais j’avais déjà tant parlé d’eux à tout le monde, que, pour éviter le ridicule de paraître attacher trop de prix à une ancienne liaison, j’avais pris la résolution d’attendre du hasard, plutôt que de mes démarches, le bonheur de les revoir un jour.
Ce hasard, cette autre providence des marins, dans laquelle j’avais placé mes dernières espérances, couronna enfin mes vœux au moment où je devais le moins penser que le sort me dédommagerait de la peine inutile que m’avaient jusque-là donnée toutes recherches épiques.
Voici comment : Parti du Brésil sur un joli trois-mâts de Nantes, que je commandais, je naviguais depuis trois semaines pour retourner en Europe, sans avoir rencontré encore aucun navire sur la route que je parcourais, lorsque, vers le soir de mon vingt-unième jour de mer, un des hommes de mon bord aperçut sur notre avant, mais à une grande distance encore, une voile qui paraissait suivre la même direction que nous. Sûr comme je l’étais de la marche plus qu’ordinaire de mon navire, je croyais pouvoir, en forçant de voile avec la brise que me ramenait la nuit, gagner facilement le bâtiment à vue, dont je croyais d’ailleurs n’avoir aucune raison de redouter l’approche ; et, après avoir donné des ordres à l’officier de quart pour qu’il fît autant de chemin qu’il serait possible jusqu’au jour, je descendis tranquillement dans ma chambre, où je m’amusai jusqu’à minuit à relire, le devineriez-vous ? d’anciennes lettres de Mathias et de Juliette, moi, qui depuis plusieurs années n’avais pas jeté les yeux sur les lambeaux précieux de leur correspondance ! Mais ce soir-là, je ne sais pourquoi, l’idée de mes deux amis semblait me poursuivre avec une sorte de persistance, qu’un autre que moi aurait prise peut-être pour un pressentiment, et que je ne regardais que comme un souvenir réveillé par le hasard qui m’avait fait tomber sous la main ces quelques lettres plutôt que tout autre objet. Bref, après avoir tout lu, je m’endormis, l’esprit rempli de l’image de mes deux pauvres amis, et, autant que je puis me le rappeler aujourd’hui, je crois que pendant mon premier sommeil je rêvai long-temps d’eux…