— Oui, mais si cependant notre ami s’avise de courir comme il le dit sur les navires de toutes les nations, il est à craindre que son sort ne soit pas déjà si brillant à partager…
— Et que veux-tu ? Un corsaire et une femme perdue ! nous n’aurons pas du moins à rougir l’un de l’autre !
— Une femme perdue ! Que tu es injuste, Juliette, en te faisant sans cesse, et à plaisir, des reproches que personne au monde ne songe à t’adresser… Une seule chose m’afflige dans la lettre de Mathias, et cette chose m’a frappé même assez vivement à la première lecture…
— Et qu’as-tu donc remarqué d’extraordinaire dans cette lettre, et quelle impression a-t-elle pu produire sur toi ?
— Je ne pourrais peut-être pas trop bien te l’expliquer ; mais il m’a semblé reconnaître dans son style, une certaine liberté qui paraîtrait indiquer un changement étrange, dans ses habitudes et son langage… J’ai trouvé enfin dans sa lettre un ton plus que marin, et je me trompe fort, ou il y a un peu de genre pirate dans la tournure de ses phrases…
— Et que veux-tu ! Moi, la seule chose qui m’ait frappée, c’est cette nouvelle preuve de son bon cœur et de son attachement pour moi, aussi n’ai-je pas balancé un seul instant à prendre le parti d’aller le rejoindre.
— Le rejoindre ? Mais comment encore ?
— Ne te l’ai-je pas déjà dit ? Un navire va partir incessamment d’ici pour l’Amérique…
— Ah ! c’est vrai, je n’y pensais déjà plus, tant j’ai la tête préoccupée de cette diable de lettre que j’étais si loin d’attendre… Mais tiens, faut-il te parler franchement ? Eh bien ! j’approuve ton projet pour plusieurs raisons que j’aurais craint de te dire, si de toi-même tu n’avais pas pris le parti que tu viens d’adopter… Oui, Juliette, il faut nous séparer et rompre aujourd’hui des liens qui ne pouvaient plus long-temps exister entre nous. Une nécessité impérieuse et des considérations plus fortes que la résolution que nous aurions pu prendre de vivre toujours ensemble, nous faisaient depuis long-temps un devoir de renoncer à une existence qui aurait fini par nous devenir à charge à tous deux ; et la proposition inattendue de notre ami nous offre l’occasion favorable de nous séparer, sans que j’aie maintenant à trembler pour ton avenir. Aussi, devons-nous accepter cette circonstance propice comme un arrêt de la Providence, auquel nous serions coupables de résister un seul instant… Oui, ma tendre et bonne amie, nous devons nous séparer, quelques sacrifices que cette séparation puisse imposer à nos cœurs. Toi-même, n’as-tu pas senti trop souvent le vide que la nature de notre liaison laissait dans notre âme, et ne t’es-tu pas adressé les reproches que le monde qui nous entoure se croyait en droit de nous faire ?
— Si, si en effet, souvent je me suis bien cruellement adressé ces reproches ; mais c’est surtout depuis que vous avez commencé à me négliger, que les remords que devait m’inspirer ma conduite passée, m’ont tourmentée de la manière la plus cuisante, et si maintenant j’ai à me féliciter d’avoir pris la détermination que vous venez d’approuver, c’est qu’elle me donne la persuasion d’avoir contribué à vous débarrasser de ma présence, qui, je ne le vois que trop, vous était devenue importune.