Et l’homme grimpé sur le bastingage de la goëlette cessa de me questionner… Le plus profond silence, du reste, avait été observé par le nombreux équipage du bâtiment chasseur, pendant ce laconique échange de demandes et de réponses entre le capitaine et moi… Les gens de mon bord, en voyant groupées sur le pont de notre compagnon de route les têtes hideuses du forban, coiffées de bonnets noirs, bruns ou rouges, avaient cessé de se livrer aux chuchottemens dont les matelots font suivre habituellement les conversations qui s’établissent entre les capitaines de navires qui se parlent à la mer…
Plus préoccupé que satisfait de la rencontre que je venais de faire, j’attendais avec une certaine anxiété le parti qu’il plairait à mon corsaire de prendre à mon égard, lorsque le capitaine de la goëlette, assis cette fois sur le dôme de sa chambre, m’adressa encore ces mots, toujours en espagnol :
— Mettez votre canot à la mer et que le capitaine vienne à bord !
En toute autre circonstance, je me serais peut-être permis de faire observer à mon nouveau compagnon qu’il n’était pas dans l’ordre des choses ordinaires qu’un capitaine quittât ainsi son navire, pour se rendre aux ordres d’un autre capitaine quand surtout ce dernier lui est tout-à-fait inconnu. Mais l’apparence du voisin auquel je me voyais avoir affaire, me paraissait telle, que je pensai qu’il me serait tout au moins inutile de lui rappeler les règles usuelles de la marine ; et je me décidai à obéir à l’injonction très précise que je venais de recevoir.
Quelque diligence cependant que je misse à faire descendre mon canot de porte-manteau, à la mer, le capitaine du corsaire parut être assez peu satisfait de la promptitude avec laquelle on exécutait son commandement à mon bord ; car il prit soin de me crier une seconde fois :
— Allons donc, espèce de traînard ! vite à bord ou je te coule !
En me voyant embarquer dans un canot avec quatre de mes meilleurs matelots, mon second et mon lieutenant pensèrent qu’ils ne me reverraient plus, et tous deux me serrèrent la main avec une expression nerveuse, que je crus très-bien comprendre dans la circonstance critique où je me trouvais.
Poussée par sept ou huit bons coups d’aviron, ma frêle embarcation me transporta en une minute sur le dos de la lame qui s’élevait entre les deux navires, le long de la redoutable goëlette. Une amarre me fut dédaigneusement jetée de l’avant du corsaire, et je grimpai alors sur le pont du bâtiment.
Quel aspect, bon Dieu ! m’offrit l’intérieur de ce navire infernal ! Toutes ces affreuses figures sur lesquelles j’avais cru d’abord distinguer à la longue-vue le caractère de quelques physionomies européennes, ne s’offrirent plus à mes yeux que barbouillées de noir, de suie et de peinture ; et cette teinte horrible, en donnant aux yeux hagards des individus, une expression encore plus féroce et plus funeste que celle qui leur était naturelle, me glaça de dégoût et d’effroi. Dès-lors les doutes que j’avais pu jusque-là concevoir sur les intentions de ces misérables, ne me furent plus permis ; car je savais depuis long-temps que, pour ne pas s’exposer à être reconnus plus tard par les marins qu’ils pillaient, tous les forbans avaient soin, comme ceux que j’avais sous les yeux, de se barbouiller le visage pour se livrer avec moins de crainte à leurs plus cruels attentats…
Dès que j’eus mis le pied sur le gaillard d’arrière, un des bandits que je pris pour un officier à l’impudence de ses gestes, me fit signe d’aller parler au capitaine…