Et la malheureuse Juliette perdit l’usage de ses sens !…
Ce ne fut qu’après lui avoir prodigué les soins les plus empressés, que nous pûmes rappeler la malade à la vie, et alors un torrent de larmes sembla soulager pour un instant l’oppression suffocante que ma vue si inattendue lui avait fait éprouver, et bientôt même elle recouvra assez de force et de calme pour me dire, en me tendant sa main affaiblie :
— Vous ici ! Oh ! que je remercie le ciel ! Avant de quitter pour toujours mon mari, vous m’aurez retrouvée digne d’être pardonnée et d’être pleurée par vous !
— Eh bien ! tu vois, me dit Mathias avec tristesse, tu vois le spectacle désespérant qui depuis près d’un mois afflige constamment mes regards et me déchire le cœur ! Juliette malade a exigé, pour échapper aux massacres qui épouvantaient le port de Carthagène, qu’elle habitait en mon absence, que je l’amenasse sur les mers et dans mes courses périlleuses. Cette pauvre amie, à qui j’ai fait partager ma fortune et mon nom, a voulu partager aussi mes dangers et ma terrible existence ; et voilà le prix que le sort réservait à son dévouement pour moi… Sans cesse tourmentée du désir de revoir sa patrie, où, dans son funeste délire, elle veut, dit-elle, expirer, elle fait à la fois des vœux pour retourner en France et pour ne pas se séparer de moi ! Conçois-tu ce fatal vertige ?… En France, environnée de ces soins que l’on est toujours sûr de recevoir, au sein de l’opulence que j’ai su lui ménager, elle recouvrerait la santé en attendant que je pusse la rejoindre dans son pays. A bord, au milieu de ce tas de renégats à qui je ne commande qu’en exposant chaque jour ma vie, elle se meurt d’épouvante en proie à des souffrances que je ne puis ni lui épargner ni adoucir pour elle ; et cependant, malgré toutes mes instances, mes prières et mes larmes, elle s’obstine à rester avec moi…
— Et ne vaut-il pas mieux, murmura Juliette d’une voix expirante, mourir près de toi, que séparée de tout ce que j’ai de plus cher au monde…
— Non, s’empressa d’ajouter Mathias. C’est ce ciel que tu implores depuis si long-temps, qui veut t’arracher aujourd’hui au sort qui te menaçait si cruellement… C’est lui qui, après nous avoir séparés pendant si long-temps de notre ami, vient de conduire Édouard auprès de nous, pour t’offrir l’occasion de revoir ton pays, et de recouvrer la vie… Ma femme, si je te suis encore cher, si tu tiens même à l’existence, pour moi, tu feras ton devoir, et tu me laisseras faire le mien… Tu partiras avec Édouard…
— Moi te quitter, au moment peut-être de te perdre pour jamais ! Non, non ; mon dévouement n’ira pas jusque-là, sois-en bien sûr.
— Oui, me quitter, mais pour me revoir bientôt en France : c’est ma dernière course, tu le sais bien, que je termine en ce moment… Édouard, parle toi-même, que ferais-tu à ma place ?
— Ce que tu veux faire toi-même. Il faut que Juliette me suive. Je jure ici, sur l’honneur, que j’aurai pour elle tous les soins que je prodiguerais à ma sœur, si elle se trouvait dans la même position qu’elle. Et à ta place, Mathias, j’exigerais de Juliette le sacrifice qu’elle doit imposer à sa tendresse…
En ce moment, le second du corsaire mit la tête à la claire-voie de la petite chambre où nous nous trouvions, pour dire à son capitaine que l’on venait de découvrir à l’horizon, et dans le nord-ouest, une voile qui paraissait grossir à vue d’œil.