— Eh bien, reprit Mathias, en laissant échapper un soupir, et en s’adressant à moi, les mains fortement appuyées sur ses deux genoux : tu me vois, mon ami, dans une des situations les plus pénibles de ma vie… Depuis la conduite que tu me fis à bord du Solanger, j’en ai vu d’assez cruelles, comme tu le penses bien. Je te dirai même que, depuis ce temps-là, j’ai passé par bien des étamines où d’autres auraient laissé leur peau, et sans compter dans tout cela les épreuves, les combats que j’ai soutenus, les balafres qu’il m’a fallu recevoir sur la figure, la corde de potence que j’ai été obligé de couper, pour ne pas rester pendu au bout ; mais jamais, je t’en donne ici ma parole d’honneur, non jamais, je n’ai été aussi malheureux que je le suis aujourd’hui. Et tout cela pour une femme ! Oh, s’il ne s’agissait que d’enlever une frégate à l’abordage, pour me dégager de là, comme tu me verrais manœuvrer pour taper à son bord, et l’élonger de bout en bout !… J’ai des piastres plein ma cale, des paquets de quadruples chez tous les banquiers de New-York : eh bien, si l’on me disait à présent, au moment où je te parle : envoie tout cela, tout ce que tu as au monde par dessus le bord, et Juliette s’en ira en France, je t’attraperais toute la boutique en double, et l’affaire serait bientôt faite, aussi vrai que le père éternel est mon patron de chaloupe… Mais il n’y a pas moyen. Il y a l’entêtement d’une femme, entre ce que je veux et ce qui est… La voilà qui pleure, tu le vois bien, et je suis forcé d’amener mon pavillon devant sa volonté !…
— Commandant, vint dire encore le second, mais cette fois d’une voix un peu essoufflée, on voit à présent le signal d’un brick : c’est un damier noir et rouge, que le pavillon qu’il a hissé en tête de son mât de misaine !
— Un damier noir et rouge ! s’écria Mathias en se levant brusquement sur ses jarrets… Puis après avoir fait à grands pas deux ou trois tours dans la petite chambre, il reprit d’un ton irrité : C’est ce gueux de Zumala ! c’est son signal… Édouard, monte avec moi sur le pont.
Je suivis précipitamment mon ami…
L’agitation qu’il éprouvait était inconcevable, pour moi surtout, qui ignorais encore le mot de l’énigme que les événemens seuls devaient me faire deviner. Mathias, après avoir tenu quelque temps sa vue braquée sur le brick qui s’avançait sur nous à toutes voiles, me dit, en se promenant avec précipitation sur le gaillard d’arrière : C’est lui ! Je ne m’étais pas trompé : c’est ce gredin de Zumala, qui a promis de me couler… Depuis plus de trois mois nous nous cherchons, moi et cette infâme canaille, et aujourd’hui nous allons en découdre… Le brigand ! enfin, je le tiens dans mes pattes… Édouard, mon ami, retourne à ton bord… Mais avant tout, tu vas emmener maintenant Juliette avec toi, de gré ou de force, car nous allons nous taper… Attends, je vais descendre, quand j’aurai donné mes ordres… Va toujours en bas : je te suis à l’instant… ! Second !…
— Plaît-il, commandant ?
— Faites faire le branle-bas général de combat. Qu’on monte les grappins d’abordage au bout des vergues, toutes les armes sur le pont, et chacun à son poste… Allons vite… Il n’y a pas de temps à perdre… Les pieds me brûlent.
— Oui, commandant… Maître, avez-vous entendu ? Branle-bas général de combat ; les gens de la batterie, à la batterie ; les gens de la manœuvre, à la manœuvre, et silence partout ! Le premier qui parlera aura affaire au commandant.
Un mouvement extraordinaire se fit alors à bord du corsaire… Le dessus de la petite chambre de Juliette, dans laquelle j’étais descendu précipitamment avec Mathias, retentit bientôt sous les pas des matelots qui se rangeaient à leur poste de combat, sur le gaillard d’arrière.
— Quel bruit entends-je sur ma tête ? nous demanda la malade, en nous voyant revenir auprès d’elle.