— Le bruit qui va précéder un engagement terrible, répondit Mathias… Mon amie, écoute-moi : c’est Zumala qui vient m’attaquer, et tu sais que je ne puis pas fuir devant le misérable qui m’a si insolemment défié… L’affaire sera courte, mais elle pourra devenir meurtrière… Il faut nous séparer, non pour long-temps peut-être, mais au moins pour le moment du combat… Édouard va t’emmener à bord de son trois-mâts.

— Et pourquoi me séparer de toi, s’il y a du danger ?

— Pour ne pas t’exposer à une mort inutile ; pour ne pas intimider, par ta présence à bord du corsaire, la résolution des gens de mon équipage, qui m’est si nécessaire dans cet instant décisif. Une femme, disent-ils, porte malheur à bord, dans des circonstances semblables… Le temps presse… Je ne puis rester un instant de plus ici… Il faut te résigner ; il le faut pour toi, pour moi, pour mon honneur…

— Oui, je vois maintenant à tes regards qu’il le faut… Mais jure-moi, sur cet honneur, dont tu viens de me parler, jure-moi, Mathias, avant de nous séparer, qu’après l’horrible combat qui se prépare, tu viendras me reprendre… Jure-le-moi, mais sur ton honneur, et je n’hésite pas.

— Je te le jure !

— Sur ton honneur ?

— Sur mon honneur… Es-tu maintenant satisfaite ?

— Embrasse-moi, embrasse-moi, si je ne dois plus te revoir, et jure-moi encore que je mourrai près de toi, si le ciel te rend un seul instant à ma tendresse… Oh ! maintenant, je pars moins malheureuse… Je marcherai toute seule ; oui, je marcherai… Édouard, soutenez-moi seulement ; j’ai assez de force encore… donnez-moi seulement un peu le bras…

Ce ne fut que bien lentement et avec les plus grandes précautions que nous parvînmes à embarquer dans mon canot la malheureuse Juliette… Dieu ! quels regards jeta l’infortunée en traversant, pour se rendre dans mon embarcation, sur les groupes des matelots rangés à leurs postes de combat sur le pont formidable de la goëlette… Pour lui épargner autant que possible l’aspect terrible de cet appareil de carnage, j’emportai la malade dans mes bras… J’allais déborder du corsaire avec mon canot chargé de ce précieux fardeau, quand Mathias me cria : Attends un peu, mon ami. Comme il est bon de tout prévoir, en semblable occasion, je ne veux pas te laisser embarquer sans biscuit. Prends dans ton canot ces quatre petits barils que mes gens vont t’affaler en double, pour mieux lester ta yole. Ils pèsent dix fois plus lourd qu’ils ne sont gros, ces diables de petites futailles de précaution. Ce sont des quadruples en bel et bon or… Juliette ! à revoir, ma chérie, et surtout sois bien tranquille… Adieu, bonne amie… A tout à l’heure !… Un peu de patience ; l’affaire ne sera pas longue… Évente le grand hunier, la barre au vent, et borde l’écoute de foc à babord !

Je m’éloignai de toute la vitesse possible de mon canot, du corsaire qui venait de quitter la panne qu’il avait tenue jusque-là, pour se mettre par mon travers en m’ordonnant de faire route comme lui… J’exécutai cet ordre, après avoir rehissé mon canot à bord et avoir décidé Juliette à descendre dans ma chambre, pour se reposer un peu des efforts qu’elle avait faits en se rendant de la goëlette à bord de mon trois-mâts. Le brick de Zumala, en voyant la manœuvre de Mathias et celle de mon navire, continua à courir pour nous rallier ; et une fois rendu à une petite portée de fusil de moi, il prit la bordée que nous tenions, pour me suivre, en se tenant à babord à moi, c’est-à-dire du côté opposé à celui par lequel me restait la goëlette. Placé étroitement entre les deux corsaires qui semblaient me servir d’escorte, je pus observer à loisir le bâtiment nouveau venu, avec lequel je ne craignais déjà que trop d’avoir quelque vilaine affaire à démêler.