Nos craintes instinctives n’étaient, hélas ! que trop bien fondées.
Un matin, notre bon curé, ainsi que nous l’appelions, arrive tout essoufflé. Il paraissait nous porter une grande nouvelle sur sa ronde et large figure. Il rassemble à la hâte son conseil d’amis : la sœur Minime était présente. — Vous ne savez pas ! nous dit-il avec mystère ; je viens d’apprendre que l’ordre d’arrêter notre convalescent est donné, et que cet ordre doit être exécuté dès que M. Mathias voudra sortir…
— Serait-il possible ! nous écriâmes-nous.
— Tout ce qui est rigoureux est possible avec votre discipline militaire qui ne pardonne jamais, nous répond le vénérable ecclésiastique.
— Mais que faire, monsieur le curé, dans cette inconcevable situation !
— Aller au devant des projets de ces misérables, dit Mathias, et me livrer à eux, à peine échappé aux angoisses de la mort : ce sera plus beau !
— Ce serait une folie, m’empressai-je de lui répondre. Il faut, au contraire, leur échapper…
— Et comment encore ? me demandent mes autres amis. Les portes de l’hospice sont si sévèrement gardées et toutes les issues si bien surveillées…
Nous nous perdions en vaines recherches sur le moyen de soustraire notre camarade au nouveau danger qui le menaçait. La sœur Minime n’avait encore rien dit. Elle attendait, avec ce tact si fin et si sûr qu’ont toutes les femmes, que nous eussions chacun exprimé notre avis pour dire le sien ; et, lorsque nous en fûmes arrivés à repousser toutes les idées que notre imagination nous avait d’abord suggérées, la bonne sœur se contenta de regarder le vieil abbé en lui disant : — Quelques jeunes prêtres entrent à l’hospice et en sortent sans éveiller aucun soupçon ; et, à votre place, monsieur l’abbé, il me semble que j’aurais déjà trouvé le moyen d’épargner peut-être un acte de rigueur à la cruelle justice des hommes. Notre devoir, à nous, c’est de nous sacrifier sans cesse pour la conservation des autres… On pourra condamner ici-bas notre charité… mais notre justification est ailleurs…
— Je vous comprends à merveille, ma sœur, reprend vivement le vieillard ; mais comment voulez-vous que je m’expose ?…