— Je ne veux rien, monsieur l’abbé… Je souhaite seulement que le ciel vous inspire, et je prie Dieu que l’infortuné que nous avons arraché à la mort, ne soit pas sitôt abandonné par la divine providence.
Sœur Minime nous quitta en prononçant ces derniers mots, qui semblaient avoir jeté un trouble indéfinissable dans l’esprit de notre vieux pasteur… Nous lui parlons sans qu’il nous réponde ; nous implorons son assistance sans que nous puissions deviner s’il nous écoute et s’il nous comprend. A la fin le brave homme, échappant, comme par l’effet d’une explosion d’idées, à la stupeur dans laquelle nous l’avons cru plongé, nous dit avec résolution et mystère : — Ce soir, vous aurez de mes nouvelles… Et il nous laissa tout interdits de sa confidence et fort incertains sur le projet qu’il paraissait avoir si long-temps médité.
Jamais prêtre ne fut plus fidèle à sa parole que notre respectable curé. Le soir il nous arriva, dans la chambre du convalescent, plus volumineux que nous ne l’avions encore vu. Un jeune abbé l’accompagnait… Après avoir fermé en dedans la porte du cabinet, il tira de dessous sa robe une soutane, un petit chapeau et une ceinture noire.
En deux mots il nous eut bientôt instruits de son dessein, et indiqué à Mathias ce qui lui restait à faire. — Allons, mon brave jeune homme, dit-il à notre ami, faisons vite notre toilette de voyage… Je viens vous conférer tous les ordres en une minute. Monsieur l’abbé, que vous voyez, et qui a eu la bonté de m’accompagner dans notre expédition, restera ici pendant que vous passerez, sous son nom, les portes qu’il vient de franchir… Mais, jurez-moi bien que, sous le respectable habit que vous allez endosser pour un moment, il ne se passera rien contre la pureté de mœurs dont ce costume est l’indice et le symbole…
Le travestissement parut original à Mathias ; et il ne fallait rien moins qu’un expédient aussi bizarre pour l’engager à renoncer à la résolution qu’il avait prise de ne pas fuir. Il promit au bon curé tout ce qu’il voulut, en cachant son frac d’aspirant sous la soutane officieuse, et en nouant la ceinture noire à franges sur le ceinturon de son poignard.
— C’est fort bien tout cela, lui dit le curé dès que ce changement de costume fut opéré. Vous faites maintenant un fort joli prêtre ; mais, qu’allez-vous devenir une fois que vous aurez laissé derrière vous les portes de l’hospice ?
— Ma foi, nous n’en savons rien encore, répondit Mathias ; mais le ciel, qui doit veiller sur ceux qui sont devenus siens, nous assistera probablement ; et, ma foi, je m’abandonne à lui avec la plus entière confiance.
— Enfans que vous êtes, répondit le vieux prêtre ; il faut donc encore penser pour vous à toutes les choses de ce bas monde ? Tenez, prenez cette lettre de recommandation, et lisez-moi cette adresse :
« A monsieur le capitaine Moulson, commandant le corsaire américain le Solanger, en rade de l’île d’Aix. »
— Quoi ! monsieur le curé, ce capitaine de corsaire porte votre nom ?