— Mais il me semble qu’on le porterait à moins : c’est un de mes cousins-germains. Vous voyez qu’il est bon d’avoir des amis partout.
— Et des amis comme vous surtout.
— Vous vous présenterez à Moulson, à qui j’ai déjà écrit un mot de notre affaire. Il vous recevra bien, parce qu’il sait déjà que vous êtes un brave garçon, et qu’il aime tous ceux qui lui ressemblent. Vous ferez la course avec lui, ou vous débarquerez aux États-Unis d’Amérique, comme il vous plaira ; et si, dans votre carrière, il vous tombe un grain de bonheur à bord, rappelez-vous au moment de l’embellie, votre vieux curé de Rochefort : c’est tout ce qu’il vous demande, ce pauvre homme… Ah ! c’est-à-dire non : il vous demande encore que vous l’embrassiez une fois pour lui, et une autre fois pour la sœur Minime, qui l’a chargé de procuration…
Tous nous sautâmes au cou de notre obligeant ami. Mais qui êtes-vous donc ? lui demandions-nous en l’étouffant de nos caresses.
— Qui je suis, mes bons amis ! nous répondit-il en nous poussant vers la porte et en pleurant de joie et d’attendrissement ; un ancien corsaire, comme vous le serez peut-être un jour ;… un vieux pécheur converti qui veille, avec une âme de père, sur tous les jeunes pécheurs comme vous… Allons, partez en double, et que le bon Dieu vous pilote !… Adieu, adieu ! bon voyage, et défiez-vous de la marée qui porte au vent. Adieu !
XIII.
LE CAPITAINE MOULSON ET LE CORSAIRE LE SOLANGER.
Caché sous le costume d’emprunt qui recouvre son frac, et sous le tricorne abbatial qui ombrage sa figure encore pâle et souffrante, Mathias s’avance vers les portes de l’hospice. Le concierge, trompé par le déguisement qui favorise la fuite de l’aspirant, ouvre, en causant nonchalamment avec l’officier de garde, la grille qui nous sépare encore de l’espace que nous brûlons de parcourir en liberté. L’officier, en me voyant suivre, à la distance de quelques pas, le jeune abbé qui vient de sortir, me regarde sous le nez pour s’assurer de l’identité de ma personne, et ne pas s’exposer à laisser s’évader le malade que l’on a signalé à sa rigoureuse surveillance. Satisfait du résultat de son investigation, le chef du poste rentre au corps-de-garde, et moi je m’élance, sans perdre de temps, sur les traces de mon heureux fugitif. Tous deux, en nous voyant réunis, hors de toute atteinte et sans avoir éveillé encore le moindre soupçon, nous nous embrassons comme deux prisonniers qui viennent de briser leurs fers ; et puis, nous voilà courant les champs, au milieu de la nuit, et laissant derrière nous l’hospice de Rochefort, dont la masse immobile va bientôt se perdre dans les ténèbres qui nous environnent, en nous cachant enfin à tous les yeux.
Ce ne fut qu’après avoir marché jusqu’à l’épuisement de ses forces que Mathias me demanda où nous allions.
— Mais nous allons vers Fouras, lui répondis-je.
— Et, une fois rendus là, que ferons-nous ?