— Nous nous embarquerons dans un bateau qui, moyennant quelques francs, ne demandera pas mieux que nous conduire sur la rade de l’île d’Aix, à bord du corsaire le Solanger. Est-ce que ce n’est pas là ce que nous avons de mieux à faire ?
— C’est ma foi vrai ! s’écria Mathias. J’ai la tête encore si faible, que j’avais presque oublié notre plan de campagne. Mais sais-tu bien que ce qui nous arrive est au moins fort plaisant, à présent que j’y réfléchis ? Qui m’aurait jamais dit qu’un jour je serais réduit à fuir, caché sous l’habit d’un prêtre, l’hôpital inhospitalier de Rochefort, et cela pour avoir sauvé un vaisseau de ligne, et cela pour m’être permis, moi, dernier échelon de la hiérarchie navale, de vouloir corriger l’insolence d’un officier supérieur de la marine ! Étrange destinée que la mienne et que la nôtre ! Te rappelles-tu le vieux major-général de Brest, qui voulait nous envoyer à la gloire, pour nous arracher à la prétendue corruption de la vie que nous menions auprès de Juliette ? Quelle gloire, mon ami, il nous a fait trouver, ce brave homme, et de quel prix on paie quelquefois l’honneur de servir sa majesté l’empereur et roi !
— Ah bah ! il n’est plus question de tout cela maintenant. Et le but que nous devons nous proposer, c’est d’arriver avant le jour à Fouras.
— Oui, tout cela est bien facile à dire… Arriver avant le jour ! mais c’est la force qui me manque un peu.
— Eh bien, je te porterai quand tu seras au bout de la provision de vigueur qui t’est nécessaire pour arriver à bon port.
— Et puis, c’est aussi cette diable de soutane, qui contrarie à tout moment mes fonctions ambulatoires. A chaque pas, elle s’engage dans mes jambes, qui déjà ont assez de peine à me porter. Vois plutôt, tiens.
— Et pourquoi ne la quittes-tu pas, ta soutane ?
— La quitter, et jeter sitôt le froc aux orties ! Non pas, s’il vous plaît. Lisette… L’aventure est trop piquante pour ne pas pousser la farce jusqu’au bout. Un aspirant courant les champs, sous la défroque d’un abbé, pour aller se réfugier à bord d’un corsaire ! Je ne donnerais pas ma part de folie dans cette escapade grotesque, pour un galion d’Espagne chargé de lingots d’or. Allons, voyons : attrape à jouer des fourchettes, à présent que me voilà un peu reposé des fatigues de la première étape. En avant ! monsieur l’aspirant de première classe, en avant ! L’abbé Mathias se fera un vrai plaisir de vous suivre et de naviguer dans vos eaux.
Les deux ou trois lieues que nous avions à faire pour réaliser notre projet d’embarquement, sont parcourues tant bien que mal. Nous arrivons, avec l’aube naissante, sur la côte de Fouras. Quelques pêcheurs, encore à moitié endormis, préparent négligemment leurs bateaux pour quitter le tranquille rivage et aller chercher au large leur fortune de chaque jour. La brise venait de la mer, mais elle était faible et douce, et ne pouvait empêcher les barques de s’éloigner. J’aborde un des patrons avec l’air d’aisance que je cherche à me donner…
— Allez-vous du côté de l’île d’Aix ? demandai-je à ce bourru.