Et la goëlette victorieuse, dirigeant alors sa route sur l’endroit que me désignait avec tant de précipitation mon second, passe bientôt sur le corps du brick vaincu, sans daigner sauver les groupes d’hommes qui s’étaient réfugiés sur les barres et les vergues hautes du malheureux navire, que les flots allaient engouffrer…
Ce ne fut qu’en cet instant que la bouche de Juliette s’entrouvrit, pour me dire : Le ciel a exaucé la prière que je lui adressais… Mon mari est sauvé, nous allons le revoir… Ah ! je pourrai mourir ensuite !
Trop vain et trop cruel espoir !… La goëlette s’approcha de nous, après avoir sillonné les vagues au milieu desquelles le brick avait coulé ; mais quand elle fut rendue assez près de mon navire, pour se faire entendre de moi, une voix inconnue, une voix qui n’était pas celle de mon ami, m’adressa ces seuls mots :
— Capitaine, vous pouvez maintenant remonter votre gouvernail et continuer votre route… Adieu ! nous coulons presque bas d’eau, et nous allons relâcher à la première terre !…
En entendant ces paroles trop significatives, Juliette, la déplorable Juliette, s’évanouit entre mes bras… Et la goëlette de mon pauvre Mathias s’éloigna, en me laissant voir son pavillon amené à demi-mât, et ses vergues croisées en pantenne, en signe de deuil… Je n’avais plus d’ami, et Juliette plus d’époux : ce funèbre signal venait de nous l’apprendre…
Comment maintenant, retrouver en moi assez de force encore pour retracer le souvenir effrayant de ce qui se passa dans mon cœur et sous mes yeux, après cet événement si profondément funeste ! Malheureuse Juliette ! elle ne revint à la vie que pour éprouver tout ce que le délire des sens a de plus torturant, tout ce que l’agonie de l’âme et du cœur a de plus épouvantable… Attaché pendant deux jours et deux nuits au chevet de son lit de mort, il me fallut boire pour ainsi dire goutte à goutte, sans expirer avec elle, le fond du calice d’amertume et d’horreur de ses derniers momens… Vois, s’écriait-elle, en me serrant avec frénésie dans ses bras décharnés, et en pressant sur ma poitrine son sein exalté par l’excès de la douleur, vois si je t’ai trompé… Ma mère, tu t’en souviens encore, m’avait dit en expirant, tu mourras malheureuse, et je te disais, moi aussi, je mourrai malheureuse !… Eh bien, vois à présent si je t’ai menti… Je meurs… Je meurs… Oh ! le ciel ne pardonne donc jamais… Mathias… Mathias… Oh ! pardonne-moi, quand tu me reverras… J’ai si cruellement expié, par des larmes de sang, toutes les fautes de ma vie !… Je meurs ton épouse, Mathias, et tu ne refuseras pas un peu de terre à mon corps, une larme, une larme surtout à la mémoire de ta pauvre femme, de ta Juliette bien aimée… Édouard… Édouard… Est-ce toi… toi ici ? Dis-moi, as-tu oublié ?… Oh oui, tu as oublié, n’est-ce pas, tout ce qui humilie encore mon front, ce front qui se refroidit sous ma main… Dieu me pardonnera, moi, n’est-ce pas ? Je l’ai tant prié… Ah… Ah, mon Dieu : j’expire ! Je sens que j’expire… Mathias… Mathias… mon ami… Ah ! pardon ! pardon ! Oh oui, pardon au dernier moment !… Ah, j’étais donc maudite !…
Deux mois après ce lugubre événement, la terre de la petite île d’Ouessant reçut les restes mortels de la pauvre Juliette. L’infortunée avait demandé à reposer sous le sol natal, et l’une de ses dernières volontés fut du moins remplie par le seul ami, qu’en expirant sous mes yeux et dans mes bras, elle avait laissé au monde pour garder son souvenir, et répandre quelquefois des larmes sur sa tombe.
FIN.
NOTES.
Note 9.