— Oui, j’y consens, canaille, répondit en entendant ces derniers mots, le redoutable Mathias, qui jusque-là n’avait adressé aucune parole à son ennemi… Le trois-mâts restera au plus fort des deux, et c’est moi, Mathéasso, moi, que tu as si stupidement provoqué, faillie mateluche que tu es, qui te défie aujourd’hui, lâche paria ; dans une heure il n’y aura plus un pouce de ta barque sur l’eau, ou j’aurai perdu mon nom et mon honneur !
Puis, s’adressant à son second resté encore à mon bord, l’intrépide corsaire ajouta :
— Rivaldo, aidez ces canailles à démonter en double le gouvernail du capitaine Édouard ; et quand vous aurez fini, revenez à bord avec notre canot… Nous allons lui tâter les flancs à ce pirate de bastringue.
Mon pauvre gouvernail fut enlevé de ses ferrures en un instant, par les seize corsaires, qui réunirent leurs efforts pour faire cette opération dans leur intérêt commun ; et quand ils eurent mis à la traînée sur ses sauvegardes, cette partie si essentielle de mon navire, sans laquelle je ne pouvais plus faire route, les équipages des deux embarcations se jetèrent sur leurs avirons, pour retourner chacun à leur bord, en abandonnant au gré des flots et des vents, mon pauvre navire privé de son gouvernail.
Les deux corsaires alors se laissèrent culer le long de moi, la goëlette par tribord, le brick par babord de mon bâtiment, et ils se trouvèrent bientôt en présence l’un de l’autre à un quart de portée de canon tout au plus.
L’engagement le plus horrible commença dès ce moment avec des chances de succès à peu près égales de chaque côté, leur artillerie étant à peu près égale en force, leurs équipages égaux en nombre. La goëlette de Mathias faisait un feu terrible, le brick lui ripostait avec un acharnement inconcevable ; et, en quelques minutes, la fumée qui jaillissait avec la foudre, des flancs enflammés des deux navires ennemis, enveloppa d’un nuage épais cette scène épouvantable, et alla s’étendre au loin avec les premières ombres de la nuit, poussées par la brise qui commençait à soulever déjà les flots ensanglantés.
Au premier retentissement du canon, l’infortunée Juliette, triomphant de mes instances, de mes efforts, et de son propre épuisement, avait réuni toutes les forces que lui donnait encore l’exaltation de la frayeur, pour venir se traîner comme un pâle fantôme sur le pont de mon navire… Et là, les yeux fixés sur le spectacle affreux qui se présentait à sa vue interdite, elle attendit dans l’attitude de la prière, sans proférer un mot, sans m’adresser une plainte, l’issue du funeste combat, qu’un nuage de poudre continuait à dérober à nos regards.
La canonnade et la fusillade duraient depuis près de trois quarts d’heure, et la position de mon navire était telle, par rapport aux deux corsaires, qu’il m’eût été impossible de deviner auquel des combattans devait rester l’avantage d’un engagement déjà aussi long. De temps en temps, dans l’intervalle des volées, nous entendions s’élever dans les airs ébranlés, des cris de rage, des clameurs de mort, et bientôt les hurras, poussés jusqu’au ciel, étaient couverts par la détonation presque continuelle des pièces d’artillerie. Quand la brise parvenait à dissiper un peu la traînée de fumée qui obscurcissait le jour autour de nous, nous apercevions seulement au dessus de la sinistre vapeur, le bout de la mâture de chacun des navires combattans, placés toujours à une petite distance l’un de l’autre, et se tenant toujours en panne, pour mieux porter leur coup et pour être plus sûrs de se détruire le plus promptement possible. Un cri plus fort, plus général que tous ceux qui nous avaient encore frappés, parvint au bout d’une heure d’engagement, à nos oreilles et sembla enfin nous présager quelque chose de décisif… Un moment de silence ou de stupeur succéda à ce cri, et le feu cessa… Plusieurs de mes hommes, montés dans les haubans de mon navire, pour tâcher de suivre attentivement les incidens muets de cette action, annoncèrent qu’ils supposaient qu’un des corsaires s’était rendu, et avait amené son pavillon. La brise, qui quoique fraîche n’avait pas été assez forte jusque-là pour chasser entièrement devant elle la masse de fumée étendue sur les flots, s’élève et balaie la mer de la vapeur épaisse qui nous avait caché, pendant si long-temps, le théâtre de l’événement qui captivait si puissamment toute notre attention.
Un seul bâtiment apparut alors à notre vue… C’était la goëlette de Mathias… L’autre corsaire, que mes yeux cherchaient à découvrir près de la goëlette, ne se montrait plus du tout. Nous pensâmes d’abord qu’il avait fui ; mais rien au large ne nous indiquait sa présence, dans l’espace qu’il aurait eu le temps de parcourir depuis la fin du combat. Nous nous perdions déjà en conjectures sur cette disparition extraordinaire, lorsque mon second, perché en spectateur attentif sur le haut des barres de perroquet, me cria d’une voix tout émue :
— Capitaine ! capitaine ! regardez, regardez par notre hanche de babord ; c’est le brick qui coule ; on ne voit plus que ses mâts de perroquet au dessus de l’eau. Regardez vite ; là, par la hanche de tribord…