—Non, non, pas tuée, répond Jean-Marie. Écoutez-moi, je vous en prie: J'aborde le vaisseau, qui m'ordonne d'accoster. Le commodore paraît sur le gaillard d'arrière; il avait déjà vu dans mon bateau la petite Jeannette, à qui il avait fait beaucoup de caresses: cette fois, il me propose de la lui laisser à son bord. Je refuse. Il me montre une bourse remplie de guinées; je crois qu'il veut plaisanter...
—Eh bien, dit vivement Tanguy, as-tu fait la traite des blancs? As-tu vendu ta fille enfin? Parle donc, animal!
—Oh! écoutez-moi de grâce, je vous en supplie, maître Tanguy. Je jette sur le pont la bourse du commodore, et je saisis dans mes bras la pauvre petite. Le commodore me dit avec colère, que cette enfant n'est pas à moi, et qu'il sait qu'elle appartient à une famille anglaise. Je veux résister de toutes mes forces: on me jette dans mon bateau, malgré mes larmes et mes cris, et le vaisseau s'éloigne.»
Le récit de Jean-Marie porta au comble l'indignation de tous ceux qui l'écoutaient. On enleva, suffoqué par ses sanglots, le pauvre frère de la jeune victime. Allons porter nos plaintes au maire, au commandant de place et à notre curé! s'écrièrent ces braves gens, comme si les autorités de leur île avaient eu le pouvoir de punir le ravisseur anglais!
—Mais à quoi cela vous servira-t-il? leur demanda Tanguy, consterné.
—Cela nous servira à nous faire rendre justice.
—Le pensez-vous? Est-ce que notre commandant de place, avec sa garnison et ses pièces de trente-six, a quelque droit sur ces chiens d'Anglais, qui viennent bloquer Brest à une demi-lieue de la pointe Saint-Mathieu?
—Il n'y a donc plus de gouvernement en France?
—Est-ce qu'il y en a jamais eu pour de pauvres b...... comme nous? Notre gouvernement à nous, voyez-vous, vous autres, continua Tanguy, c'est ça! Il se frappait le front, et montrait ses bras nerveux, en prononçant ces derniers mots:—Demain, je m'en vais à bord du vaisseau anglais avec mon petit Cavet, et je dirai au commodore: Vous dites que l'enfant que vous avez prise appartient à une famille anglaise. Eh bien, voilà son frère: voulez-vous le prendre aussi? Non, n'est-ce pas? Vous ne voulez vous charger que des petites filles. Alors vous êtes des gueux, et puis je m'en reviendrai avec mon bateau, et gare au premier Anglais qui tombera sous ma coupe!
—Et que lui ferez-vous donc, maître Tanguy, au premier Anglais, avec votre pauvre petite barque?