—C'est vrai, pilote; vous êtes prophète.
—Ah dam! que voulez-vous? c'est l'habitude que nous avons, nous autres, de deviner ces choses-là. La théorie, mon capitaine, est une belle chose; mais la pratique, c'est tout... Voulez-vous dire, sans vous commander, au maître d'équipage, de faire frapper un fort orin sur l'ancre de tribord, car le fond est grand où nous allons mouiller, et la tenue est coriace.»
Jean-Marie, le bon Jean-Marie, jadis aspirant pilote sous maître Tanguy, était devenu chef d'une barque; mais toujours soumis à la supériorité qu'il avait reconnue dans son ancien patron, il ne lui prenait jamais envie de lutter de vitesse, et de forcer de voiles, pour aborder le premier un navire, sur lequel avait déjà orienté maître Tanguy. La plus parfaite cordialité régnait entre eux enfin, parce que l'un était aussi content d'avoir conservé sa vieille autorité, que l'autre se montrait docile à la subir encore.
Revenons à nos deux jeunes orphelins, sur la tête desquels sept à huit années ont passé, depuis leur arrivée dans l'île hospitalière, qui les avait recueillis presque mourants.
Jeannette croissait chaque jour en grâce et en beauté: elle faisait la gloire de ses parents adoptifs. Cavet, son frère, était le plus fort et le plus intelligent des enfants de son âge: on le citait partout comme un prodige, et Soisic, sa nourrice, malgré son attachement pour le petit infortuné qu'elle avait allaité, ne pouvait s'empêcher de concevoir un peu de jalousie, en entendant vanter l'orphelin, aux dépens de ses autres enfants. Tanguy même, le brave Tanguy, sans partager le sentiment de préférence trop visible que sa femme accordait à ses propres enfants, élevait avec un peu de dureté son fils de l'autre bord, comme il l'appelait. Pour celui-ci, courant, comme sa petite soeur, dans les bateaux pilotes du pays, il cherchait, à un âge où les autres savent à peine comment ils existent, à se rendre utile aux bonnes gens chez qui il avait trouvé une famille. Le matin, avant que la Croix-du-bon-Dieu appareillât, il disposait tout à bord, pour que son patron n'eût qu'à lui dire de larguer les amarres. Pendant le temps qu'on passait à la mer, il gouvernait l'embarcation quand le temps était beau, ou il s'occupait à vider le fond du bateau, quand la lame embarquait à bord. De son côté, la pauvre Jeannette rendait dans la barque de Jean-Marie le même service à celui-ci; car sur la côte de Bretagne, les femmes et les filles des pêcheurs partagent à la mer les travaux et les périls de leurs époux ou de leurs pères. Les charmes du sexe bas-breton s'accommodent assez mal de ces habitudes toutes masculines; mais les moeurs et la santé des maritimes amazones de l'Armorique s'en trouvent fort bien. L'air de la mer avait un peu bruni le teint de Jeannette, mais sans rien ôter à l'expression de ses beaux yeux noirs, ni à la grâce d'un front charmant, que couvrait une superbe chevelure. C'était une fleur venue dans l'interstice de ces rochers qui bordent la mer.
L'attachement des deux orphelins l'un pour l'autre, faisait l'admiration de tous les habitants: Cavet ne revoyait jamais sa soeur sans lui rapporter les petits cadeaux qu'il recevait à bord des navires que son bateau accostait. Rencontrait-on l'un des deux enfants sur la cîme des rochers ou sur les bords arides de la mer, on était sûr de voir paraître bientôt l'autre. Jamais ils ne se promenaient sans enlacer, à la mode des couples bas-bretons, leurs petites mains déjà durcies par le travail qu'on exigeait d'eux.
Un soir, à l'heure où le bateau de Jean-Marie rentrait, Jeannette, qui s'était embarquée le matin, ne revint pas dans ce bateau. Cavet, qui depuis long-temps attendait le retour de sa soeur bien aimée, la demande en vain. Jean-Marie entraîne Tanguy dans sa maison: Cavet le suit en jetant des cris. Jean-Marie, les larmes aux yeux, peut à peine prononcer ces paroles:
—Vous savez bien la division anglaise, qui louvoie depuis quelque temps à vue de l'île. Plusieurs fois déjà le vaisseau commandant, près duquel je pêchais sans défiance, m'avait fait venir à son bord, pour avoir du poisson. Ce matin, ce même vaisseau, courant une bordée à terre, m'aperçoit. Une espèce de pressentiment me disait de me défier ce jour-là des Anglais. Je veux fuir aussi, mais le vaisseau me gagne, et tire sur moi un coup de canon à boulet. La pauvre Jeannette, épouvantée, se met à jeter les hauts cris...
—Ah ma soeur, ma soeur est morte! s'écrie Cavet.
—Achève donc, reprend avec impatience Tanguy. Les Anglais l'auraient-ils tuée, la pauvre enfant? Les monstres!