Note 4:[ (retour) ] L'ile d'Ouessant n'est guère connue dans l'intérieur que par ces jolis petits chevaux qu'elle produit, et dont la race ne se perpétue guère ailleurs. On raconte que c'est au naufrage d'un navire qui amenait des petits bidets arabes en Angleterre, que les naturels d'Ouessant doivent l'avantage d'avoir naturalisé chez eux une espèce de chevaux qui forme une des premières richesses de leur pays.

Les pilotes du lieu, quand ils ne trouvaient pas à gagner leur vie en conduisant périlleusement des navires dans les ports de Brest, de Camaret ou du Conquet, employaient encore très-activement leurs loisirs. Ils se livraient à la pêche, ou bien ils allaient sur les îles voisines de Béniguet et de Molène, chasser les lapins qui peuplent ces langues de terre, oubliées au sein des flots. Vivant au milieu des vagues et entre les rochers qui hérissent leurs côtes, ils portaient dans toutes leurs habitudes l'empreinte sauvage des moeurs des anciens Armoricains, leurs ancêtres; mais aussi avec ces moeurs ils avaient su conserver les vertus natives de leurs pères: le vol était ignoré chez eux; jamais ils ne fermaient leurs portes contre leurs voisins; et si parfois de malheureux naufragés venaient à franchir le seuil de leurs humbles foyers, ce seuil devenait inviolable, comme la loi, qu'ils connaissaient, du reste, assez peu. Quand l'hospitalité même avait accueilli un Anglais, en temps de guerre, cet Anglais cessait d'être un ennemi. Il devenait un frère, en vertu d'une autre loi, qu'ils connaissaient par instinct: c'était la loi naturelle et celle de leur conscience. Cependant avec des habitudes si droites et des moeurs si simples, on faisait la fraude à Ouessant, mais la fraude contre l'Angleterre en faveur de la France.

Les pêcheurs Ouessantins achetaient des petits barils d'eau-de-vie, qu'ils allaient mouiller sur les côtes de Plymouth, après avoir indiqué, dans une lettre, à leur correspondant anglais, l'endroit où ils avaient fait couler les petits barils, attachés ensemble au fond de l'eau: une bouée flottante, comme celle que l'on amarre sur les casiers de pêche, révélait aux fraudeurs de Plymouth le point où ils devaient tirer des eaux leur chapelet de barillons. Les côtres de la douane anglaise, quelquefois plus alertes que les contrebandiers, leur épargnaient la peine de faire cette pêche. Mais quel que fût le sort des objets que l'on voulait frauder, rien n'était payé avec plus de scrupule, que les avances faites par les pilotes d'Ouessant à leurs commettants d'Angleterre.

Quand la terreur éclata sur la France, comme la foudre du sein d'un orage dès longtemps prévu, la petite île de Bretagne resta calme et pure des crimes qui souillaient les rivages placés à quatre lieues d'elle. On aurait dit, à la tranquillité dont elle jouissait, qu'elle était éloignée de deux mille lieues de cette France que décimait la guillotine, et que voulaient vendre à l'étranger les traîtres de l'émigration. Mais dès que l'Angleterre déclara la guerre à notre patrie, on n'eut qu'à dire aux marins d'Ouessant: Voilà vous ennemis! et ils ne virent plus dans les Anglais que des hommes qu'il fallait repousser de leurs côtes, ou immoler à la gloire de leur pays.

Jusque-là le sort du bon Tanguy avait été marqué par une suite de circonstances heureuses, qu'il attribuait à la belle action qu'il avait faite avec Jean-Marie, en adoptant les deux orphelins. Tout lui réussissait. C'était lui qui qui faisait la meilleure pêche: les plus gros navires, il les abordait toujours le premier, pour les conduire au port. Le bonheur donne de l'assurance aux gens simples, à peu près comme il donne de la fatuité aux sots. Il fallait voir le ton de confiance avec lequel Tanguy montait sur le pont des navires qu'il devait piloter.

—Bonjour, mon capitaine. D'où venez-vous? Combien calez-vous de pieds d'eau? Faites brasser plus pointu un peu, car les vents hallent l'avant. La barre un peu dessous, timonnier!

—Et que pensez-vous du temps, pilote?

—Vous voyez bien ce ciel-là, n'est-ce pas, mon capitaine? Eh bien, je ne vous en dis pas davantage.

Et le lendemain, quelque temps qu'il fît, notre maître pilote s'écriait, en revoyant le capitaine:

Eh bien, mon capitaine, je vous l'avais bien dit hier, hein? Voyez-vous le temps qu'il fait aujourd'hui!