—Comment le conduirons-nous à Ouessant? demande un des gens de Cavet à celui-ci.
—Comment? tu vas le voir. Il faut que nos prisonniers nous aident eux-mêmes à conduire leur bâtiment au port.
—Parles-tu espagnol, Cavet, et pourras-tu te faire entendre d'eux?
—Tu vas voir qu'avec ce bras-là on parle toutes les langues.
Et au même instant, Cavet ordonne d'un geste impérieux, aux matelots espagnols qui se sont jetés dans la cale, de monter sur le pont et de sauter dans leurs embarcations, pour nager sur l'avant de la prise. Ils obéissent au geste du capitaine Cavet, et bientôt ils hallent sur l'avant la touline qu'on leur présente, et le navire s'achemine vers l'île, roulant tribord et babord au sein du calme, qui favorise avec le courant le projet des petits Ouessantins.
Le capitaine espagnol se montrait altéré. Être pris par des enfants! Mais ces enfants tenaient toujours leurs fusils à la main, et ils couchaient en joue de temps à autre les canotiers, qui nageaient péniblement sur l'avant du navire. Il n'y avait pas moyen de résister, et il fallait bien se résigner, car les vainqueurs heureux ne sont pas ordinairement faciles.
Les pilotes, qui, restés à terre, avaient suivi de l'oeil avec la plus grande anxiété toute la manoeuvre des petits pêcheurs, ne pouvaient encore s'expliquer comment ils étaient parvenus à se rendre maîtres du brick à vue. Mais quand ils virent la prise s'approcher avec le pavillon espagnol renversé, ils ne purent plus douter du succès que ces enfants venaient de remporter. La joie des habitants de l'île fut au comble. On détacha du rivage toutes les embarcations dont on put disposer. Tout le monde voulut aller à la rencontre de la prise: le curé d'Ouessant lui-même se jeta, malgré son obésité, dans un des canots, et en moins de quelques minutes le Palafox (c'était le nom du bâtiment capturé) se trouva environné d'une multitude de chaloupes, qui aidèrent à l'envi à faire cingler le navire à terre.
Tanguy, en embrassant son fils adoptif, ne sut que pleurer d'ivresse: il ne put lui parler.
Le curé, en montant à bord de la prise, s'empressa de bénir le premier navire capturé par ses ouailles. On plaça le ministre des autels à la barre du gouvernail, pour porter bonheur à la prise, et pour faire honneur au bâtiment.
Jean-Marie tendit la main à Cavet; mais celui-ci, avant de recevoir les félicitations du pauvre Jean-Marie, lui dit solennellement:—Tu regrettais hier la part d'or qui te revenait de la charité du commodore anglais; tiens, voilà de quoi te payer ta part!