Et en prononçant ces mots avec l'accent du reproche, Cavet montrait à Jean-Marie humilié le pont du navire, de l'avant à l'arrière.

En peu d'instants le Palafox se trouva amené, amarré à terre dans une des bonnes criques de la côte escarpée d'Ouessant. On remit les prisonniers à l'autorité, qui, de son côté, s'empressa d'apposer les scellés sur les panneaux et les écoutilles de la prise, afin d'assurer, disait-on, l'intégrité du partage à chaque intéressé. Le vin de Bénicarlos, extrait de la cambuse du Palafox, alla abreuver à flots épais tous les gens qui venaient féliciter Cavet du succès de sa téméraire entreprise. L'enthousiasme était dans toute l'île. On ne parlait que de l'audace et du sang-froid des petits corsaires, et de leur intrépide petit chef.

Qu'une prise fait bien à terre dans une île sauvage, lorsque ses vergues et sa haute mâture dominent au loin les rochers arides au milieu desquels s'ébat un large pavillon renversé! De quel orgueil se sentaient animés les naturels d'Ouessant, en voyant le Palafox enterré entre les cailloux du rivage, comme un renard dans un piège de fer! Et quel bon air de piraterie cette prise donnait à l'île, où les marins à la jambe velue, à la figure arénacée, n'avaient encore su conduire que des paquets immenses de goémon pour fumer leurs terres paresseuses! Eux qui ne se croyaient que les premiers lamaneurs[5] de la côte de Bretagne, les voilà devenus des espèces de corsairiens, d'intrépides forbans. Ils ne se sentaient pas d'aise, et tous voulaient armer leurs bateaux de pêche, en course, et aller au loin écumer la mer, à laquelle jusque-là ils n'avaient demandé que du poisson à pêcher et des navires à piloter.

Note 5:[ (retour) ] Nom que l'on donne aux pilotes côtiers.

Il fallut songer à conduire à Brest le brick le Palafox, ce brick si précieux pour eux, ce gage parlant de leur gloire. On lui composa un équipage d'élite. Le commandement en fut laissé à Cavet, sons lequel maître Tanguy s'honora de remplir les fonctions de second dans le petit trajet d'Ouessant au Fer-à-Cheval. Avec quelle sollicitude nos bons pêcheurs pilotèrent leur prise, pendant les huit lieues qu'ils avaient à faire pour mettre leur capture en sûreté! Ils rangeaient tous les cailloux à les toucher, comme s'ils avaient été à chaque instant poursuivis par la division anglaise qui louvoyait au large. Nulle passe dangereuse ne leur paraissait assez sûre contre l'audace des croiseurs qui ne songeaient seulement pas à eux: ils fignolaient tous les écueils en fins pilotes, jaloux d'employer la fleur de leur science côtière, à préserver de toute tentative ennemie ce qu'ils avaient de plus cher au monde.

Enfin, après quelques heures de travail et d'anxiété, ils mouillèrent dans le port de Brest, après avoir salué le stationnaire de quelques coups de canon, tirés par deux mauvaises pièces qu'ils avaient sur le pont.

La foule curieuse assista au débarquement de nos pilotes. Un commissaire-général de marine fendit les flots de la multitude pour demander aux insulaires: Qu'est-ce que c'est que ce navire?

Le Palafox, brick espagnol, si vous savez, monsieur le commissaire, ce que c'est qu'un brick.

—Et qui a pris ce bâtiment?

—Moi!