—Traverse le foc au vent, borde le tape-cul à plat, la barre toute dessous!.... Voyez-vous, capitaine, nous avons le temps de mettre notre ancre en haut, avant de faire de la toile. Il ne doit d'ailleurs y avoir que dix brasses à pic, où nous sommes.

—C'est vrai ça; mais où donc as-tu appris si jeune à te manier de cette façon?

—Je vous conterai tout ça plus tard, mon capitaine; voilà l'ancre à bloc. Parons-nous à hisser le grand appareil pour bordailler un peu à terre, et pour couper ensuite sur la boraine.

—Le tonnerre de D... m'élingue, c'est qu'il est bon là, le petit lapin! Cavet continue.

—Amure les basses voiles, et hisse la misaine et la grande voile, devant et derrière en dedans des bastaques! Vire, vire, à courir partout. Comme ça va bien, la barre; sans plus venir au vent!

On court un petit bord: le lougre se penche et pince le vent à quatre quarts, avec une belle mer et la jolie brise qui siffle le long de ses ralingues bien bordées. Le petit pilote regarde de temps à autre sous le vent, puis repasse au vent, dit un mot au timonnier en portant l'oeil sur l'avant du navire. La terre approche: le corsaire l'attaque, à une portée de pistolet; capitaine Felouc commence à croire qu'il est temps d'envoyer vent-devant. Mais Cavet lui répète avec assurance, et en continuant de se promener sur le gaillard, qu'il n'y a rien à craindre avec plus de deux brasses d'eau sous la quille. Le commandement de pare-à-virer est fait cependant: celui d'adieu-vat! le suit de près; mais le corsaire range la côte à la toucher, en s'élançant au coup de barre, dans le lit du vent. Felouc, au moment de l'évolution, prend un plomb de sonde, et avant de le jeter le long du bord, il demande à son pilote: Combien fais-tu d'eau ici?—Trois brasses à trois brasses et demie, tout au plus. Le plomb est lancé, la ligne le suit: trois brasses et demie à pic! Felouc est dans l'admiration et reste stupéfait, les coques de sa ligne en main. Il ne reprend l'usage de la parole que pour demander au nouvel arrivé:

—Comment te nommes-tu?

—Cavet. J'ai été trouvé en mer, dans une cage à poules. Des pilotes d'Ouessant m'ont élevé....Loffe à la risée, timonnier! La marée porte au vent....C'est moi qui ai amariné dans un bateau de pêche, le brick le Palafox.... Sans arriver, la barre droite, laisse le navire, qui est ardent, venir tout seul au vent!

—Quoi! c'est toi, qui....Le Palafox! Parbleu, je me souviens bien, un petit brick espagnol, chargé de vin et de drap brun!

—C'est justement cela. Il y a quelque temps. Les autorités n'ayant pas voulu me reconnaître comme Français, je me suis dit: Il faut aller en course, et peut-être qu'on te reconnaîtra là pour marin. Un marin, vous le savez bien, est de toutes les nations.