—Oui, de toutes les nations, car la mer appartient à tout le monde, c'est-à-dire à tous ceux qui savent vivre sur elle. Mais puisque tu as mis le Palafox dans le sac, il ne faut plus t'appeler à bord que Palafox: ce sera ton nom de course, et je te baptise, au nom de je ne sais pas encore qui, quatrième capitaine de prise, si tu veux.
—Ce n'est pas de refus, capitaine. Mais voulez-vous dire de nous parer à virer? Il y a là à terre une basse dont voilà l'accore. Là où vous voyez la mer clapoter.» On vira de bord encore une fois, d'après l'avis de Palafox, car ce fut le nom de guerre de l'orphelin, à bord de l'Empereur. En peu d'instants, le lougre, piloté adroitement par notre homme, se glisse comme une anguille entre les rochers de la côte, laissant tantôt arriver pour un brisant, et revenant tantôt au vent pour un autre. Le corsaire s'élève, ainsi habilement conduit, de la partie du rivage où les flots vont se briser avec un horrible fracas sur les rochers, les bancs de sable et les basses de ces parages dangereux. Honneur en soit rendu au petit pilote Palafox! Le capitaine Felouc lui assure qu'il l'estime, en lui faisant boire le reste d'un verre de rum qu'il a déjà humé à moitié. L'équipage le regarde d'un air qui a cessé d'être goguenard, et avec une sorte de surprise qui semble dire: Ce petit gaillard-là est plus malin qu'il n'en a la mine!... Le lougre l'Empereur était déjà en mer.
6
Course, capture, baraterie du Patron, avant-goût
de piraterie.
Quel changement de physionomie s'opère au large dans la physionomie d'un équipage qui vient de quitter le mouillage! A peine ces corsaires, dont je vous ai dépeint la lourde joie et les grossiers amusements dans la rade de Labervrack, eurent-ils senti la lame de la Manche, qu'ils prirent tous un air grave et une contenance impassible. Plus de gaîté dans leurs propos, plus d'abandon dans leurs gestes. Leurs yeux, rôdant autour du bord et sur tous les points de l'horizon qui s'étend devant eux, semblent chercher à découvrir la proie dont ils veulent se saisir. Leur conversation ne roule que sur le partage du large butin qu'ils se promettent. C'est un trois-mâts chargé de piastres qu'ils veulent aborder, un bâtiment de la Compagnie qu'ils voudraient attaquer. Bien ne leur semblerait trop redoutable, parce qu'ils se sentent autant de courage que d'avidité.
Un convoi se présente: le capitaine Felouc se jette au beau milieu des navires qu'escorte une corvette. La vue d'un lougre effraie tous les navires marchands, qui s'empressent d'abord de fuir. La corvette chasse le corsaire qui l'amuse ainsi jusqu'à la nuit. Puis quand l'obscurité enveloppe et le bâtiment chasseur et le bâtiment chassé, celui-ci revient sur sa route, rejoint les navires du convoi, et en élonge trois, en jetant mystérieusement à leur bord des paquets d'hommes qui menacent les Anglais du bout de leur poignard, au moindre cri, au moindre signe dont le but serait de trahir leur présence.
On expédie les prises. La nuit favorise leur fuite; mais les équipages qu'il a fallu leur donner, épuisent le nombre d'hommes du corsaire. Le lendemain il faudra songer à là retraite, et aller dans quelques ports de France se ravitailler d'hommes nouveaux pour continuer la course.
Trois ou quatre jours se passent avant qu'on ne puisse gagner la terre avec des vents de Sud. Un petit brick anglais se rencontre sur les attérages. Le corsaire oriente sur lui. En quelques heures il le tient sous son écoute. Un coup de canon siffle dans sa mâture, et le brick amène. On va à bord s'assurer si sa cargaison vaut la peine qu'on se démunisse de quelques hommes pour le conduire en France. Il est richement chargé. Le petit pilote Palafox a fait preuve de capacité et d'audace. Les capitaines de prise commencent à être rares à bord. Aucun de ceux qui restent ne connaît assez bien la côte, pour qu'on le charge de piloter le navire amariné, en lieu sûr. Palafox se propose: on lui donne dix hommes. Il saute à bord du brick, et vogue la barque! Le corsaire l'escorte pendant quelque temps: le mauvais temps vient, et sépare le lougre du brick. Mais celui-ci, avec les premiers vents d'Ouest, laisse courir au Sud-Sud-Est, et au bout de quelque temps Palafox découvre les roches des Épées de Tréguier. Tréguier, bel attérage pour des corsaires qui, garantis par les dangers que présente cette côte, peuvent braver les croiseurs trop prudents pour s'engager dans de tels parages! Un soir enfin, la prise laisse les Sept-Iles par tribord à elle, et va s'enfoncer dans les roches qui s'étendent sur l'avant: son capitaine connaît toute cette côte, dont l'aspect fait dresser les cheveux à nos marins du midi. Un navire, qui semble poursuivi par un bâtiment à la haute voilure, se montre sur la partie de l'horizon que la prise laisse derrière elle. Bientôt elle reconnaît un lougre dans le navire chassé. C'est peut-être le corsaire l'Empereur lui-même, et le navire qui le presse, une corvette ou une frégate. Le vent qui bat en côte pousse grand largue le navire carré, et doit contrarier le lougre, dont la marche est le plus près. Hélas! oui, le croiseur gagne, gagne le pauvre lougre: il sera bientôt sur lui.... Il l'a joint, et quelques longs coups de canon qui résonnent au loin avec un lugubre fracas, annoncent qu'avant la nuit le lougre a été amariné!
Plus heureux, le petit brick, en refoulant un horrible courant, en se laissant pousser par un vent qui grossit les lames, passe entre tous les dangers qu'il effleure, qu'il contourne, et va mouiller avec la nuit tombante, à la Roche-Jaune.