Douce fête que l'arrivée d'une prise! Triomphe pour les marins, joie pour les habitants du port, que les richesses conquises sur l'ennemi vont vivifier! Ivresse enfin pour tout le monde, ivresse surtout pour l'équipage du navire capturé! Les embarcations du stationnaire de Tréguier, les pataches de la Douane, environnent le brick. On embrasse Cavet sans le connaître. On lui offre un lit, un repas, des femmes même. sans savoir s'il a le sou en poche. La prise paiera toutes ses dépenses, ses profusions, ses folies. Arrivent du vin, des amis qu'il n'a jamais vus, des femmes dont il ne se soucie guère! Il est corsaire, corsaire heureux, et de plus, un des mieux bâtis des jolis garçons que l'on ait vus sous une chemise de molleton rouge! Qu'avec plaisir les jeunes filles promènent leurs regards animés sur ses traits hardis et son front expressif! Il entend et parle leur langage bas-breton. Il fait mieux encore, il comprend cet autre langage plus tendre qui ne se parle pas. Il finit par répandre l'or qu'on lui compte, entre des marins insouciants qui boivent avec lui, et des femmes qui l'enchaînent une heure ou deux au sein de ces orgies qui sont à peine des excès pour sa brûlante imagination et pour la force de son organisation. Ouessant et ses innocentes moeurs, le bon Tanguy et ses paternelles exhortations, sa soeur même, ravie par les Anglais, tout est oublié avec des corsaires qui oublient tout, hors le plaisir brutal dont ils sont altérés.

Ce ne fut que lorsqu'il n'y eut plus d'argent à dépenser, que notre jeune pilote se rappela quelque chose.

Un matin il se réveille calme, après avoir prolongé dans le sommeil les grossières illusions de l'orgie du soir. Il ne trouve près de lui ni les femmes qui l'avaient flatté la veille, ni les amis avec lesquels il s'était enivré. Il porte la main à sa ceinture: elle est vide. L'or qu'elle renfermait s'est évanoui en fumée; il ne le regrette pas: au contraire, même, il se félicite d'être délivré du souci de le dépenser. Ses réflexions se reportent plus librement au-delà de la vie qu'il a menée depuis quelques jours. Il entend la mer battre le rivage sur lequel, il a trouvé un refuge. Cette mer, qui a bercé son enfance, et qui s'est fait entendre si constamment à son oreille, semble, en mugissant au loin, le rappeler sur son sein maternel. Jamais le bruit des vagues n'avait retenti si harmonieusement pour lui. «Ah! dit-il, en ouvrant une fenêtre qui donne sur les flots, c'est là qu'est ma vocation, ma vie! La terre m'a trompé, elle m'a toujours repoussé. Les hommes, là, sont trop méprisables, leur existence trop fade. J'ai éprouvé déjà leur injustice, leur égoïsme. J'ai voulu goûter de leurs plaisirs. Les femmes, qu'ils estiment et qu'ils flattent avec délicatesse, auraient peut-être consenti à jeter un regard de bienveillance sur ma figure; mais sur mon sort aucune d'elles n'aurait gémi. J'aurais pu être l'amant caché de quelques-unes: aucune n'aurait songé à devenir ma protectrice désintéressée. Je me suis livré aux dernières de ces créatures qui tiennent une si grande place dans l'existence des hommes; elles ne m'ont inspiré qu'une passion sans fièvre, qu'a bientôt suivie le dégoût. C'est à la mer qu'il faut aller oublier ces impressions pénibles. La lame de l'Océan effacera tout cela. Ce n'est que loin d'ici que je puis respirer à l'aise. Un corsaire, un corsaire encore, pour celui qu'ils appellent l'orphelin! Des combats, du fracas et du carnage pour l'enfant qui n'a pas eu le courage d'être, bas, rampant et méprisé. À l'eau! à l'eau! toi, petit pilote, que l'eau a jeté expirant dans la barque d'un pêcheur.»

Il trouva bientôt un autre corsaire. Pour l'aller chercher, il prend un bâton à la main, marche vers Saint-Malo, comme s'il allait porter une lettre à la poste du lieu le plus voisin. Lui, qui, quelques jours auparavant, nageait dans une certaine opulence, au milieu de ses femmes, des flatteurs qu'il avait trouvés, se traîner sur une grande route comme un vil piéton!... Oui, sans doute, il marche, sans bagage même, mais aussi sans souci, sans regret, sans pénible prévoyance de l'avenir. Il ne lui reste plus rien; mais l'avenir se déroule riant devant lui, comme ce chemin sinueux et long, dont les blancs contours semblent se perdre capricieusement au sein des forêts qui le bordent, ou des rivières qu'il divise. Il marche en piéton, le petit corsaire; mais ne voyez-vous pas, à cette allure franche, à ce pas rapide et décidé, qu'il porte toute une fortune avec lui? Dans quel endroit du monde pourrait-il tomber avec sa jeune et jolie figure, sa noble et vigoureuse taille, où il fût réduit à demander le pain de la pitié?

Comme lui, j'ai été voyageur à vingt ans; pauvre, mais rempli d'espérance, et allant chercher la fortune, à pied, un bâton à la main, une gibecière sur le dos. Le soir, dans la modeste auberge que j'avais choisie tout exprès bien mesquine, la jeune fille qui me portait un léger repas, me regardait du moins avec intérêt, avec une tendre curiosité qui me faisait oublier jusqu'aux fatigues de la journée. L'hôtesse me questionnait avec bonté sur mon âge, ma vie et mes projets, et je me couchais heureux d'avoir rencontré de braves gens qu'avaient intéressés ma jeunesse, ma figure, mon naïf langage. Plus tard, j'ai voyagé moins modestement. Une voiture, louée à grands frais, m'a quelquefois transporté avec vivacité, avec éclat, d'une brillante hôtellerie à une autre hôtellerie aussi brillante, où mon arrivée mettait filles et garçons sur pied. Mais là, plus de doux regards de femmes sur moi; plus de bienveillantes et familières questions sur les rêves bien aimés que j'avais caressés en route. Je n'étais plus jeune, je n'étais plus pauvre non plus. Ah! ma première manière de voyager était la bonne!

Saint-Malo se présente aux yeux de notre piéton, avec ses grands murs étroits au milieu des flots qu'ils défient, avec ses pieux pour briser la lame furieuse, qui vient blanchir sous les remparts de cette cité à la fois commerçante et guerrière. Oh! c'était bien alors une ville de corsaires. Des matelots, en grosses bottes et en bonnets rouges, inondaient ses rues, remplissaient ses cafés et ses cabarets. C'était un bruit, une activité, un mouvement! La course était l'industrie du pays; on ne parlait qu'armement, prises, capitaines capturés, hommes tués, lougres, côtres amarinés. Saint-Malo était enfin la ville d'Alger de la France, moins toutefois la barbarie et le pillage.

Cavet va trouver l'armateur du lougre l'Empereur, qui se consolait de la capture de son corsaire en en équipant un autre, sous le nom du Grand-Napoléon.

—Monsieur l'armateur, c'est moi qui ai attéri le brick anglais, dont vous m'avez payé mes parts de prise à Tréguier. J'ai mangé tout, et je veux naviguer.

—Soyez le bien venu, jeune homme. Il y a à bord du Grand-Napoléon une place de sous-lieutenant.

—N'y aurait-il pas moyen d'être lieutenant, en considération de la prise que j'ai mise à terre?