—Mais moi-même, général.

—Et par quel événement, avec une prise faite sur les Anglais, êtes-vous venu à Carthagène?

—Par un événement que j'ai fait moi-même: j'ai enlevé la prise que je commandais.

—Mais c'est là au moins une action blâmable.

—Pas plus blâmable que celle que vous avez commise en me payant avec des bons-en-l'air les marchandises que je m'étais injustement appropriées.

—Vous paraissez avoir affaire à des matelots qui m'ont l'air d'être d'assez mauvais bandits.

—Pardieu, ce n'est pas avec des Aristides et des Catons que l'on fait des actions blâmables, comme celle que vous me reprochiez tout-à-l'heure.

—Et si par hasard vous étiez tombé sur une terre ou chez un peuple qui eussent eu des lois?

—Nous aurions été punis peut-être comme écumeurs de mer, ou livrés à la prétendue justice de notre pays. Mais j'ai eu le nez bon. J'ai cherché des gens parmi lesquels la nécessité est encore la première des lois. On s'est emparé de la prise que j'avais volée; et, pour empêcher un bandit de crier à l'iniquité, on a proposé à ce bandit d'en faire un citoyen de la république en herbe. Vous avez raison: Rome n'eut pas d'autres commencements. Vous voulez asseoir les bases de l'édifice sur de la boue, faute de mieux. L'édifice encore pourra s'élever et tenir bon.

Étonné de ce langage brusque et fleuri, de cette audace et de cette raison dans un homme si jeune, Bolivar regarde son interlocuteur avec intérêt. Il lui demande d'un ton bienveillant: