—Quel motif a donc pu vous déterminer à quitter l'Europe, comme vous l'avez fait?
—Des injustices, que j'ai mieux aimé punir que supporter. Vous connaissez d'ailleurs cette Europe, et vous savez si tout y est bien.
—Et quel grade vous sentiriez-vous la force d'occuper dans mon armée?
—Aucun. Vos soldats ne me plaisent pas. Au surplus, je ne sais pas leur métier. Cependant si vous croyez devoir m'employer, mettez-moi à bord de ma prise avec quelques barils de poudre, une vingtaine d'hommes et trois ou quatre canons. Si les Espagnols viennent, je les canarderai un peu, et pour cela je ne vous demanderai rien.
Bolivar consent à tout ce que lui propose Cavet. La prise, embossée à l'entrée de la Magdeleine, devient un stationnaire, et voilà une marine pour les indépendants. Quelques-uns des ivrognes qui ont fait partie de l'équipage du capitaine Cavet, consentent à servir encore sous ses ordres. Les préparatifs sont faits pour rendre le bâtiment redoutable à l'ennemi qui oserait s'approcher. Mais la nuit même de l'exécution de ce petit projet, les Espagnols attaquent à l'improviste les insurgés, qu'ils mettent en fuite. Cavet, surpris à bord de sa prise, est abandonné par les siens, qui disparaissent avec l'armée indépendante mise en déroute. Quelle destinée que celle de cette prise anglaise! Capturée d'abord par un corsaire, enlevée par son équipage ensuite; puis après, tombant dans les mains des indépendants, pour être livrée quelques jours plus tard aux Espagnols!
Le capitaine suivit le sort de son bâtiment. On l'amena à Carthagène, où il se plaignit bien haut des prétendus mauvais traitements que lui avaient fait subir les insurgés. Resté seul, et pouvant dire tout ce qu'il voulait sans qu'un témoin vînt élever contre lui le souvenir de l'acte qu'il avait à se reprocher, notre jeune marin put facilement donner le change à ses capteurs, et il parvint à se faire indemniser par les Espagnols, comme une victime de l'injustice et de l'avidité des troupes de Bolivar.
Il y a dans la destinée de quelques hommes une espèce de fatalité qui semble les porter au vice ou au crime, en récompensant, comme de bonnes actions, tout ce qu'ils font de plus coupable. Quand une tentative condamnable leur réussit, quand le mensonge leur profite, comment voudriez-vous qu'ils s'arrêtassent sur la pente d'un abîme qu'ils trouvent bordée de fleurs? C'est au malheur peut-être qu'il est seul donné d'inspirer le remords aux coupables. Le bonheur quelquefois réservé aux mauvaises actions, semble trop justifier le crime.
Les Espagnols ne crurent qu'à moitié à la sincérité de Cavet. Il ne leur inspira pas assez de défiance pour qu'ils pensassent être en droit de ne pas l'indemniser, mais il ne leur inspira pas non plus assez de confiance pour qu'ils cherchassent à se l'attacher. Et lui, trop disposé à braver l'opinion qui pouvait s'attacher à sa personne, il employait l'argent qu'on lui avait donné, à s'enivrer froidement de folles orgies, non pas pour la débauche elle-même, mais pour la connaître, pour en épuiser la coupe brûlante, et pour plus tard s'en détacher sans regret et la mépriser avec orgueil.
Qui n'a pas vu, dans les colonies, ces marins indolents oublier sous le tiède climat qui les endort, cette vie active qu'ils menaient sur les flots, et réunir autour du hamac où des femmes les bercent mollement, les voluptés qu'ils se procurent à force d'or et de profusion! Comment alors reconnaîtrait-on dans ces étranges sybarites, ces sauvages enfants de la mer, si insouciants d'eux-mêmes, si indomptés dans les périls qui semblent les avoir endurcis? Eux bercés comme de faibles nourrissons par la main d'une femme! Eux s'endormant au bruit d'une chansonnette chantée par la bouche d'une fille!... Oui, mais qu'un cri de guerre les appelle au combat; oui, mais que les gémissements d'un naufragé les implorent sur les flots au milieu de la tempête, vous les verrez s'élancer du hamac où ils s'alanguissent, pour voler au-devant du trépas ou pour aller s'engloutir dans les vagues que nul autre qu'eux ne saurait affronter ou même voir en face!
L'argent s'épuise, se perd bien vite dans les mains d'un marin oisif: celui de Cavet se répandait partout où ses pieds laissaient une trace; c'était son luxe à lui; c'est celui de tous les marins, luxe dévergondé, sans dignité, mais qui quelquefois n'est pas sans noblesse. Non content encore de semer en tous lieux et en de stériles mains, les gourdes dont il faisait si peu de cas, il se dit un jour: Un philosophe jeta toute sa fortune à la mer pour se croire libre: faisons mieux, jetons l'argent qui nous reste, dans les mains de quelques misérables matelots, pour nous réduire à leur condition et ne pas nous abrutir dans la mollesse. Voyons qui vent de l'or? J'en ai encore à dissiper, et les matelots sans emploi abondèrent. Cavet, à sa grande satisfaction, se trouva ce qu'un autre aurait appelé ruiné; mais lui se sentit au contraire dégagé d'un fardeau qu'il ne pouvait plus porter. «C'est maintenant, pensa-t-il, que je me sens disposé à redevenir tout-à-fait homme en me livrant à la nécessité de gagner ma vie. Fait pour être, à le bien prendre, autre chose qu'un matelot, voyons si je vaux réellement ceux qui sont au-dessous de moi. Devenons matelot parmi des gens qui n'auront pour moi, ni indulgence, ni pitié, et qui me prendront pour ce que je pourrai valoir. Il y a ici des bâtiments anglais et américains; c'est à leur bord que je veux gagner rudement le pain amer de l'exil auquel je me suis condamné. Ils m'appelleront renégat, s'ils veulent, ces étrangers que je vais revoir; ils me traiteront en demi-forban si cela leur convient. Qu'importé, je m'élèverai à mes propres yeux, en m'abaissant jusqu'à leur être utile. Femmelettes de l'Europe qui n'avez pas voulu de moi, je vous apprendrai comme on grandit en force dans les rudes travaux qui effraient votre paresse. Vous n'avez pas daigné me reconnaître comme Français, j'ai déjà reçu le titre de citoyen de la Colombie! Vous ne m'avez pas rendu justice même sur un corsaire, et c'est en me vengeant de vous par le pillage d'un de vos navires, que je suis venu ailleurs me faire naturaliser citoyen d'un pays où l'on ne me connaît pas, et que j'ai enrichi du fruit de ce que vous appellerez un crime. Allons maintenant couronner l'oeuvre que j'ai entreprise en voulant me rendre un de ces hommes hardis que vous maudissez et que vous mettez au ban des nations policées. Devenu pour vous aussi exécrable que vous m'avez paru vils et petits, soyons un monstre à pendre, s'il est possible. Pour devenir un homme comme moi, je vous apprendrai peut-être qu'il faudrait bien des douzaines d'honnêtes citoyens comme vous.»