Qu'il n'y a pas de corsage à Nantes,

De la façon qu'elle demande.

La nuit avait caché sous ses voiles épais cette sanglante saturnale: le jour vint en éclairer les restes. Avec l'aurore les yeux appesantis des forbans, ivres encore, se rouvrirent. Il fallut appareiller: la voix impérieuse de Rodriguez alla réveiller les buveurs endormis. Pour avoir plus tôt fait, on coupe le câble: le brick dérive, on largue enfin les voiles, et le bâtiment capturé louvoie tant bien que mal dans les passes, pour gagner la rade. Quelle ne dut pas être la surprise des hommes placés sur les hautes batteries de terre, en voyant le pavillon colombien flotter sur le brick qui la veille avait arboré si fièrement le pavillon espagnol! Le navire amariné salue les forts de la rade, mais par des salves irrégulières, des salves à la pirate. Les forts lui répondent, et Rodriguez et ses écumeurs de mer accueillent, par des hourras délirants, les hourras que la foule rassemblée sur le rivage pousse vers eux. C'est la première émotion de gloire qu'éprouvaient peut-être ces bandits: elle n'éveilla chez eux qu'un sentiment d'ambitieuse cruauté.

La prise de Rodriguez laisse enfin tomber l'ancre dans la rade de Carthagène. Des centaines de pirogues l'entourent; des amas de femmes, d'oisifs, de buveurs et de curieux tombent à bord. Le vin coule de nouveau sur le pont, encore fumant de carnage; et dans une seconde orgie, les forbans oublient leur gloire de la nuit, leurs blessures et jusqu'à ce qu'ils ont fait d'extraordinaire. Le Libérateur fait appeler Rodriguez. Rodriguez se rend, figure toute saignante encore de son coup de pique, au palais de Bolivar. La multitude suit, comme ces lames bruyantes qui viennent de battre l'arrière de son navire, à son entrée glorieuse dans le port.

—Français, vous êtes un brave homme, lui dit le héros! Que puis-je faire pour vous?

—Général! me faire donner un gilet rond, car le mien est percé aux coudes. Voyez!

—Combien avez-vous fait de prisonniers?

—Aucun, général. Je n'ai pas eu le temps de m'amuser à si peu de chose.

À ces mots le Libérateur frémit. Rodriguez remarque ce mouvement, et il s'empresse d'ajouter:

—En ont-ils fait eux, les brigands, lorsqu'à Basinas ils ont massacré huit cents de vos plus braves soldats?