Vers le soir notre corsaire se réveille: ses yeux, en se rouvrant, rencontrent ceux de Mosquita. En penchant sa tête reposée sur le rebord du hamac, il voit sur une petite table, tout auprès de lui, des pipes, du tabac de Varinas et une tasse de café tout chaud. Il fume, il boit, et Mosquita le sert avec une grâce et une attention parfaite. Une de ses mains cherche celle de la jeune Américaine, et Mosquita a l'air heureuse, mais heureuse de ce bonheur innocent qui ne sait rien prévoir, et qui s'abandonne à toutes les illusions qui l'ont produit.

—Mais dis-moi donc comment, charmante petite fille, tu t'es déterminée à te donner à moi, plutôt qu'à tout autre?

—Mais je ne sais pas! De riches Espagnols, de brillants officiers m'ont recherchée, et j'ai tout refusé. Mais dès que je vous ai vu, je me suis dit: Voilà l'homme que je veux, et je n'en aurai jamais d'autre.

—Et quelle est ton intention, encore? À quoi prétends-tu? Qu'espères-tu enfin, en te donnant à moi avec tant d'abandon et de confiance?

—A être votre compagne, si je suis assez heureuse, et à vous servir, si vous ne m'aimez pas.

Elle prononçait ces derniers mots avec peine, et en baissant ses yeux mouillés des plus belles larmes que Rodriguez eût encore vues.

—Et comment ne t'aimerait-on pas avec ta voix si pénétrante, tes regards si caressants et ton air si bon, si tendre!...

—Vous m'aimez donc un peu?

—Mais je t'aimerai, du moins. Tiens, faisons tout de suite connaissance.

La connaissance fut bientôt faite. Une fille qui se livre à celui qu'elle a choisi comme l'homme qui lui est destiné, ne met pas de coquetterie dans sa défaite: elle croit ne remplir que le devoir que lui impose son coeur; et puis, dans ces pays à demi civilisés, où l'amour n'est pas encore devenu tout-à-fait un calcul, on trouve parfois de la naïveté dans les faveurs que les femmes offrent à leur amant. Mosquita devint la maîtresse de Rodriguez, sans chercher à lui faire acheter, par des combats irritants, un bonheur qu'elle paraissait fière de lui accorder. Elle lui donna ce qu'elle avait de plus précieux, comme une preuve de la tendresse qu'elle voulait lui inspirer. Hommes de l'Europe, vous auriez trouvé bien étrange de voir, quelques instants après la perte de son innocence, cette jeune fille au pied de la couche de son nouvel amant, raccommoder les vêtements de celui à qui elle venait de vouer son existence, et qu'elle connaissait encore à peine. Oh! sans doute, en la voyant ainsi, vous l'eussiez prise pour une de ces créatures qui semblent s'abandonner, non à tel homme plutôt qu'à tel autre, mais qui étendent leur facile attachement sur tous ceux qui veulent bien se charger d'elles. Et cependant cette petite Mosquita n'avait pas encore aimé, et Rodriguez, à qui elle venait de s'offrir, devait être son premier et son dernier amant.