—Et qui encore a-t-il réussi à égarer? les plus misérables et les plus mutiles de mes hommes, sans doute?

—Une vingtaine d'entre eux, si j'en crois ce que j'ai entendu sans qu'on soupçonnât l'attention avec laquelle j'ai tout écouté, tout saisi.

Et alors Mosquita nomma à son amant, indigné de tant d'audace, les complices de la révolte qu'elle avait soupçonnée et découverte.

—Cela me suffit, s'écria Rodriguez. Je frapperai un grand coup avant qu'ils n'aient pu préparer celui qu'ils me destinent. Je suis libre de choisir les hommes qui devront équiper nos prises.... Oui, oui, ils apprendront quelle vengeance je prépare aux traîtres qui veulent si lâchement me perdre.... Mais il me faudrait trouver un navire, et par une fatalité inconcevable, depuis notre sortie nous n'avons encore rien vu, rien aperçu... Oh! les malheureux, ils ne savent pas ce que je puis contre eux.... Ils l'apprendront bientôt!

—Et quelle est donc ton intention, mon ami? Comme tu es agité... Oh! je t'en supplie, cache-leur bien ta colère: ils soupçonneraient trop tôt peut-être ce qu'il faut leur taire encore par prudence.

—Mais n'entends-je pas du bruit sur le pont?.... Oui, il me semble avoir entendu parler d'un bâtiment... Si par un coup du ciel c'était.... Montons, montons! On m'appelle!... Oui, oui, c'est un bâtiment... Mosquita, prépare-moi mes armes! viens! viens! c'est un bâtiment!

Gouffier était de quart, il avait appelé en effet le capitaine pour lui montrer un navire qui semblait courir à contre-bord d'eux. En un instant les deux bâtiments sont l'un sur l'autre, poussés par la brise avec une égale vitesse. On crie: Tout le monde sur le pont! à bord du corsaire. À ce commandement chacun vole à son poste de combat. Le navire aperçu, sans avoir vu le corsaire, continue à courir sa bordée, et il ne commence à manoeuvrer pour éviter l'Albatros, que lorsqu'il lui est devenu impossible de ne pas l'aborder. On crie à bord des deux bâtiments. L'équipage de Rodriguez demande à faire feu en accostant le navire. Ce ne sera rien que pour essayer nos pièces, capitaine, hurlent quelques hommes.—Non, non, leur répond Rodriguez, arrêtez le feu.... Vous ne voyez donc pas que c'est un bâtiment marchand. Sautons à bord et amarinons-le en silence, puisqu'il a été assez bête pour venir s'empêtrer avec nous!

Les forbans pleuvent à bord du bâtiment abordé. Le capitaine de ce malheureux navire ne se réveille qu'au bruit de la moitié d'un équipage qui tombe sur son pont; il ne trouve d'asile contre la chasse que lui donnent les assaillants, qu'en passant à bord du corsaire qui vient de l'attaquer.

—Capitaine Rodriguez, le navire est amariné, crie Gouffier, le premier sauté à bord de la prise.

—C'est bien, Gouffier. De quoi est-il chargé?