—Il est inutile de prolonger cette discussion, dit Mosquita impatientée. Vous avez parlé de ma ration à bord, cette ration je veux la gagner en me rendant utile. A quoi suis-je bonne? A faire la cuisine, à servir le capitaine? Eh bien, je ferai l'une, et je servirai l'autre. Quant à mes sentiments de préférence, il sont à moi: j'aimerai qui je voudrai, et personne ne viendra contrarier mon choix. Dès ce moment, je suis à bord comme tout autre; je ne demande rien, qu'à me rendre utile et qu'à rester tranquille au milieu de vous tous.

Rodriguez, à ce mouvement de Mosquita, la contemple, comme enchanté de son énergie et du parti qu'elle a su prendre. Les matelots, témoins de la résolution de l'amazone colombienne, la regardent avec une sorte de bienveillance, et, en s'en allant sur le gaillard d'avant, ils se disent: Pardieu, elle a l'air d'être taillée sur un bon gabarit de femme, cette petite brune-là! Et dès lors Mosquita put compter sur les brusques égards de tout le monde.

L'intrépide Colombienne ne se borna pas à une stérile résolution. Le soir même on la vit, habillée en petit matelot, prendre son poste à la cuisine, et aider les hommes de chaudière à préparer et à faire bouillir les aliments destinés au souper de l'équipage. Cette détermination si étrange dans une jeune fille aussi gentille, ce zèle si absolu, étonnèrent les plus rudes, et produisirent l'effet que Mosquita en attendait. En moins de quelques jours, elle devint l'objet des égards les plus délicats que des forbans puissent avoir pour une femme, et elle se trouva avoir conquis la bienveillance de ceux des matelots qui avaient vu avec le plus de répugnance son arrivée à bord de l'Albatros. Rien de plus plaisant que l'empressement que mettaient les hommes placés à la cuisine, pour lui rendre moins désagréables les soins et le travail qu'elle s'était imposés et qu'elle continuait avec une résolution inébranlable. Avait-elle besoin d'eau, aussitôt cinq à six farouches matelots se disputaient le plaisir d'aller remplir son bidon dans la cale. Fallait-il chercher du bois pour alimenter le feu sur lequel bouillait la chaudière de l'équipage, c'était à qui le premier lui apporterait quelques bûches fendues. L'un épluchait un giraumon pour sa soupe, l'autre écumait le large pot-au-feu du bord. Aucun des gens du corsaire ne se serait permis d'allumer sa pipe à la cuisine sans en demander la permission à la jolie cookeresse, car c'était le nom qu'on lui donnait sur le gaillard d'avant, où elle avait établi l'empire de sa gentillesse. Quelquefois il lui fallait acheter, il est vrai, par quelques petits désagréments l'avantage de vivre en paix avec tout son monde. Tantôt c'était un matelot fringant qui, prétentieux diseur de bons mots, cherchait, après avoir mis sa chique en poche, à lui ravir familièrement un baiser. Tantôt c'était un audacieux gabier qui lui serrait la taille en laissant échapper une expression d'amour et de regret de ne pouvoir en faire davantage. Mais un revers de main appliqué au premier, on un finissez donc très-sec, signifié au second, délivraient bientôt Mosquita de ces galantes importunités.

Pour le capitaine Rodriguez, il était émerveillé de l'adresse et du courage de sa petite compagne. C'était le soir seulement qu'il pouvait la posséder tout entière, mais alors qu'il se dédommageait avec ivresse de la contrainte que lui avait imposée le jour! Retiré avec elle dans son étroite chambre, il retrouvait, dans les plus intimes épanchements, ces moments de bonheur et de confiance que sa Mosquita lui avait fait goûter à Carthagène. La vie bruyante et sauvage du bord, l'aspect brutal d'un équipage d'hommes désordonnés, ne servaient même qu'à lui rendre plus chers et plus doux les instants où il pouvait entendre la voix passionnée de sa maîtresse, et jouir du bonheur de contempler ses traits, où se peignait la joie d'avoir fait à l'amour le plus absolu des sacrifices.

Ce fut dans un de ces instants de calme et de tendre recueillement que la maîtresse de Rodriguez lui révéla un complot qui le menaçait, et sur lequel il n'avait conçu encore aucune défiance.

—Tu vois bien, lui dit-elle, ces hommes qui te prodiguent les marques de la déférence la plus complète. Eh bien, ce sont ceux-là même qui t'en veulent le plus! Tu me disais, pour me détourner du projet de t'accompagner, que je ne connaissais pas ces gens au milieu desquels nous allions vivre. Sache aujourd'hui que je les connais mieux que toi-même tu ne pourrais le faire. C'est sur leurs physionomies, c'est par quelques mots échappés à plusieurs d'entre eux, que j'ai appris, en cachant l'émotion que leurs desseins m'inspirent, la trame qu'ils ont formée contre toi.

—Et quel est donc leur projet, quelle est donc cette trame?

—De t'arracher peut-être la vie, ou tout au moins le commandement du corsaire.

—Lequel d'entre eux oserait se mettre à la tête d'un complot qui soulèverait contre ses lâches auteurs tout l'équipage qui m'a reconnu pour son chef? Serait-ce Gouffier, celui que j'ai choisi moi-même pour mon second?

—Non, lui je le crois attaché à toi. Mais je suis presque sûre que ton lieutenant, Pierre Chouart, doit se mettre à la tête des révoltés, que ses conseils ont disposés à tenter un coup de main.