Fuir! se dit-il en lui-même, dès qu'il put s'abandonner seul à ses réflexions.... Oui, je fuirai, mais en affranchissant ma vie des obsessions d'une femme que je crus aimer, et en courant porter ailleurs l'effroi chez des ennemis qui s'acharnent sur moi après le combat. Homme sans patrie, sans liens, sans famille, sans préjugés, sans crainte, et sans honte, qu'ai-je à faire ici plus qu'ailleurs? Qu'un autre jouisse de l'existence qu'il s'est créée sur le coin de terre où il est né; qu'il s'attache, une fois que la fortune l'abandonne, au gîte où sont ses habitudes, pour pleurer les biens qu'il n'a plus! Moi je vois en pitié et les jouissances et les larmes du vulgaire des hommes. J'ai de l'or, de l'or, que j'ai teint du sang de mes ennemis! Eh bien! ce n'est pas à lui que je demanderai le bonheur. J'ai étanché dans les bras d'une femme jolie, séduisante, cette soif de volupté à laquelle succède la satiété. Le bonheur n'est pas fait pour moi: il n'y a pas assez de plaisirs dans toute la vie des êtres d'ici-bas, pour occuper mon imagination, pour remplir ce coeur avide de choses fortes. Allons porter sur un autre théâtre les désordres que je rêve encore; mais que nul des hommes qui m'ont accompagné dans mes courses, et qui se sont faits les complices de mon existence aventureuse, ne puisse venir un jour me trahir ou m'importuner! Un forban doit briser les instruments dont il s'est servi, dès que le sort l'oblige à fuir. Ces misérables, qui se sont voués à moi pour eux-mêmes, et qui peut-être m'auraient égorgé si je ne leur avais pas imposé le joug d'une règle de fer, doivent périr. Il faut que seul, tout seul, je reste de tout l'équipage de l'Albatros. Mosquita elle-même....

À ce nom il s'arrête; il ne veut prendre aucune résolution contre celle qui fut maîtresse si dévouée, si résignée... Il ne l'aime plus, mais son sang a coulé pour lui. La pitié ne l'intéresse pas en faveur d'une femme qui lui est devenue importune; mais il éloigne de son âme l'idée d'un attentat qui coûterait la vie à l'être qui lui a sacrifié la sienne.

On réarmait l'Albatros. Il se rend à bord. Il appelle le contre-maître des noirs qui travaillent dans la cale.

—Benito! lui dit-il, avec mystère: Tu es un vaillant nègre.

—On le dit, capitaine.

—Je te crois capable de tout?

—C'est vrai, capitaine.

—Je t'ai chargé de l'arrimage du navire. J'attends de toi un service secret, pour lequel je vais te donner cinq cents gourdes. C'est cinq cents fois ce que tu gagnes dans un jour. Si, après avoir reçu ma confidence, tu hésites ou si tu dis un mot, tu me connais: tu n'existeras pas une heure après m'avoir trahi.

—Captaine, j'écoute: que faut-il faire?

—Il faut, sans que personne ne puisse s'en douter, au moyen d'une des pinces dont tu te sers pour l'arrimage, pousser en dehors du navire une ou deux des gournables au-dessous de la flottaison, de manière que le corsaire ne fasse pas d'eau en rade, mais qu'au premier mauvais temps au large, les gournables partent.