Un mois se passe pour Rodriguez dans la contrainte et le désoeuvrement. Il n'y tient plus. Il apprend qu'un bâtiment anglais est venu à Carthagène, pour procéder à une enquête sur la dernière croisière de l'Albatros. Le Libérateur a repoussé tous les faits qui paraissent s'élever contre son capitaine, qu'il regarde comme une des gloires de la république. Les matelots de Rodriguez se sont tus. Mais les soupçons les plus terribles planent sur lui. Mosquita, alarmée sur le sort de son amant, court à lui: Tu ne sais pas, lui dit-elle, ce que les Anglais exigent du Libérateur?
—Que peuvent-ils exiger?
—Qu'il te livre à leur justice. Les plus sinistres accusations planent sur toi.
—Que pourront-ils me prouver?
—Rien; mais la violence et la force peuvent tout.
—Le pavillon colombien me protège; mon titre de citoyen de la république me préserve.
—Tu dois tout redouter d'une vengeance peut-être trop méritée. Il faut partir!
—Oui; mais sur mon corsaire même. Il va armer. Tous mes braves compagnons de course me redemandent. J'irai chercher un refuge au milieu d'eux, et c'est là que l'Anglais viendra m'arracher, s'il veut me punir des maux que je lui ai déjà fait souffrir.
—Ma prévoyance t'a réservé un destin plus sûr et plus heureux. Cet argent que tu as conquis d'une manière si funeste à la mer, tu l'as placé, par mes conseils, sous un nom supposé, en Europe. En prenant ce nom, et en nous dérobant à toutes les poursuites, nous pourrons échapper à la réputation que partout ici tu traînerais avec toi. Comment, d'ailleurs, oserais-tu reparaître sur l'Albatros dans ces mers où tu as déjà porté tant d'effroi.
—Mon projet n'est pas non plus de prendre ici le commandement du corsaire. J'irai l'attendre à Saint-Thomas. C'est là qu'il me rejoindra, et que je pourrai m'élancer avec lui sur ces flots où je veux répandre une nouvelle terreur. La vie me parut indifférente dès que je pus la connaître: aujourd'hui elle m'est à charge. Je partirai.