—Oui, tas de badauds, on vous en donnera mille comme moi. Allons, suivez les ordres que je vous ai donnés, et pas de compliments.
Il croyait, notre pirate, retrouver dans la chambre de sa maîtresse cette lueur de plaisir qui l'avait un instant séduit avant son départ sur l'Albatros. Mais les vives émotions qu'il avait éprouvées dans ses courses, ces émotions plus conformes à ses goûts altiers, que les tendres sentiments de l'amour, avaient déjà distrait son âme du penchant qu'il croyait encore avoir pour sa maîtresse. Quand un devoir de reconnaissance l'attachait pendant des jours entiers près du lit où elle souffrait encore pour lui, ces jours lui semblaient éternels. La satiété des plaisirs avait rendu ce coeur à son indifférence naturelle pour tout ce qui n'était pas irritant ou remuant. Les sensations nouvelles et inconnues qu'il avait éprouvées dans ses premières amours avec Mosquita, il ne les retrouvait plus avec elle. Plus la tendresse de celle-ci s'était augmentée pour lui, et plus ses marques d'attachement paraissaient lui être devenues importunes. Par égard peut-être il lui disait encore quelquefois cependant: Tu souffres, Mosquita, et c'est pour moi.
—Oui, lui répondait avec passion sa maîtresse; mais chacune de mes douleurs m'est plus chère que je ne puis te l'exprimer. Je t'ai sauvé la vie au prix de mon sang, et je ne demandais rien de plus au ciel. Ah! si j'avais pu mourir pour toi!...
—Quelle idée!
—C'était là le plus vif de mes désirs secrets. En mourant ainsi j'aurais du moins laissé dans ton âme un souvenir ineffaçable.
—Et crois-tu que jamais je puisse oublier les liens nouveaux qui nous unissent, et que tu as scellés de ton sang?
—Je ne sais si je m'abuse, et si la tendresse toujours plus vive que tu m'inspires ne me rend pas plus exigeante; mais il me semble que tu ne m'aimes plus comme autrefois.
—Et qui m'obligerait, s'il en était ainsi, à feindre pour toi un amour que je n'aurais plus?
—Oh, tu sais bien qu'aimée ou détestée, je me suis attachée à toi pour toujours, et que je périrais plutôt de ta main, que de séparer jamais mon existence de la tienne. Mais laisse-moi m'enivrer d'une erreur qui fait encore ma félicité. Dis-moi que tu n'as pas cessé de m'aimer, et je tâcherai de te croire.
La convalescence de Mosquita arriva. Penchée sur le bras de son amant, elle aimait à se montrer encore affaiblie, dans les rues de Carthagène, où tout le monde admirait le dévoûment que lui avait inspiré l'amour. Sans cesse elle rappelait à Rodriguez le bonheur qu'elle ressentait de lui avoir conservé, au péril de sa vie, des jours qui lui rendaient l'existence si précieuse. Les femmes ne se doutent pas de ce qu'elles perdent en cherchant à nous enchaîner à elles par les liens de la reconnaissance qu'elles veulent imposer à notre amour. Les sacrifices qu'elles nous offrent obtiennent rarement le prix qu'elles attachent à leur dévoûment le plus absolu. Ils nous deviennent à charge dès l'instant où elles semblent ne pas les ignorer assez ou s'en faire un trop grand mérite.