De trente hommes qui, une fois rendus dans l'Inde, serviront à former le noyau du personnel avec lequel Montenegro ira écumer les mers de Ceylan, de Sumatra et des îles de la Sonde.

L'épouse du colonel vient, avec cette coquette agacerie que le mal de mer n'ôte pas toujours aux jolies passagères, arracher le capitaine Montenegro à ses rêveries. C'est la première fois qu'elle paraît sur le pont depuis le départ. Il y a deux jours que l'on est à la mer, et c'est en entendant dire que l'on est en vue d'Ouessant, que Sophia s'est efforcée de monter, pour voir l'île, que l'on découvre à peine encore à l'horizon, du côté de babord. Les regards de la jolie passagère restent long-temps attachés sur cette terre lointaine, qui bientôt va disparaître sous le cercle immense que le ciel et les flots forment autour du rapide navire. Pour Montenegro, il ne peut arracher ses yeux du point où, le premier, il a vu la petite île qui lui retrace tant de souvenirs, depuis si long-temps oubliés. Il ne peut, en se rappelant, presque malgré lui, les premières années de son enfance, se défendre d'une émotion dont il ne se croyait plus susceptible. Le bonhomme Tanguy, sa nourrice Soisic, les rochers du rivage, les bateaux des pêcheurs, sa soeur enlevée à sa tendresse, dans les parages même où il se trouve, s'offrent à son imagination pénétrée; et il s'étonne de sentir des larmes couler de ses yeux immobiles, attachés toujours sur l'île, qu'il va perdre de vue. La voix de Sophia, une voix douce et caressante, vient encore dans ce moment ajouter au trouble qu'il éprouve, et qu'il se reproche. Sophia lui adresse des questions auxquelles il répond avec intérêt, parce que sa passagère lui parle de cette terre, de cette côte dont l'aspect agite son coeur. C'est sur le bras de Montenegro, plus sûr que celui de son mari, fort peu accoutumé aux mouvements du navire, qu'elle s'appuie pour regagner sa chambre, et l'officieux capitaine se sent déjà tout subjugué du son de cette voix qui s'est insinuée dans son âme, et de la légèreté de cette main qui, en effleurant son bras, semble y avoir laissé une impression douce comme une caresse... Il admire les manières simples et nobles de cette femme dont la taille est si belle et la figure si élevée.... C'est une sorte d'extase qu'il éprouve en la voyant sourire à son époux..... La figure de Mosquita se montre au même instant à lui, comme pour lui disputer les regards qu'il tient attachés sur Sophia..... Il s'éloigne....

Les jours de la traversée se succèdent à bord de la Revanche avec leur triste uniformité. Les passagers se rapprochent des officiers, et du capitaine surtout. L'heure du repas réunit à la même table cette petite colonie de voyageurs et de marins. On s'étudie: on cause, on se devine, on se choisit. Le colonel anglais, avec sa politesse un peu froide, témoigne beaucoup d'égards et de confiance au capitaine. La douce Sophia semble rechercher sa conversation avec un intérêt qu'elle explique en exagérant le désir qu'elle a de s'exercer à parler l'espagnol. Le colonel sourit toutes les fois qu'il voit sa femme s'efforcer, en s'appuyant sur le bras du capitaine, à traduire sa pensée dans un idiôme qu'elle n'a encore qu'imparfaitement étudié. Mais lorsque les matelots, assis nonchalamment devant, remarquent leur capitaine se promenant avec la belle passagère, ils tirent à leur manière l'horoscope de cette récente familiarité: Cette femme-là, se disent-ils, en veut à notre capitaine, et le colonel anglais en aura à garder.

Quant à la malheureuse Mosquita, son rôle à bord est tout passif en apparence. Montenegro seul éprouve combien cette femme peut avoir d'influence sur sa vie. Depuis qu'il est condamné à vivre près d'elle, il ne lui a pas adressé un seul mot... Dès que les regards de Mosquita s'arrêtent sur lui, avec l'expression du désespoir ou du reproche, il y répond avec l'air du mépris ou de la colère, et l'infortunée va cacher sa douleur dans le petit appartement qu'on lui a préparé auprès de celui de sa maîtresse.

Sophia, qui quelquefois croit avoir deviné la préoccupation avec laquelle sa femme de chambre suit les mouvements de Montenegro plaisante celui-ci sur l'intérêt qu'il semble avoir inspiré à la jeune camériste. Savez-vous bien, capitaine, lui dit-elle, que vous pourriez bien, malgré vous peut-être, et en dépit de ce dédain que vous paraissez témoigner à notre sexe, avoir fait naître une passion sérieuse?

—Moi, madame? Et quelle passion, s'il vous plaît?

—Quelle passion? Avec moins de modestie, vous ne me le demanderiez pas. Voyez cette pauvre Mosquita! Je crois qu'elle maigrit et qu'elle en a perdu le contentement et le sommeil. Le colonel l'a remarqué comme moi, et vous seul paraissez ignorer les tendres douleurs dont vous êtes l'heureux objet.

—Au reste, je reconnaîtrais bien encore dans cette circonstance, si elle était vraie, la bizarrerie de ma destinée.

—Et pourquoi cela? Mosquita est une jeune et piquante orpheline, chez qui, je le parierais, une passion vive a laissé des traces fort touchantes. Elle est un peu brune, il est vrai, sa beauté a acquis, sous le climat où elle est née, des formes un peu prononcées; mais n'est-ce pas quelque chose de séduisant pour un chevalier espagnol, que cette langueur que laissent après eux les orages du coeur! Plaisanterie à part, je vous assure que c'est bien la meilleure et la plus intelligente des filles. Elle se présenta à moi, avant notre départ de Londres, avec un air si malheureux et si suppliant, que je crus faire une bonne action en l'attachant à mon service; et aujourd'hui plus que jamais j'ai lieu de me féliciter pour moi-même d'avoir cédé à ce mouvement de compassion. Mosquita, telle que vous la voyez, a déjà fait deux ou trois voyages sur mer. C'est presque un matelot féminin. Sa vie est tout un roman; mais elle est sur ce qui la concerne d'une réserve qui me fait penser que beaucoup d'amour a passé par là... Tenez, capitaine, voyez comme elle nous écoute et comme elle nous regarde! La pauvre fille sait que je parle d'elle, quoiqu'elle n'entende pas un mot d'anglais...

Montenegro était au supplice pendant des entretiens semblables: aussi, dès que la conversation prenait un caractère qui le contrariait, on le voyait aussitôt se promener gravement sur le pont et s'occuper, comme pour échapper à une situation pénible, du soin de la manoeuvre de son bâtiment.